TRIO MINEUR

 

 

 

Ils avaient commencé le Giro comme les principaux rivaux, se jetant quelques petites piques, se marquant étroitement à la culotte. Depuis la fin de cette étape dans les Dolomites, ils se trouvent contraints à une alliance de circonstance, obligés de changer d’ennemi et d’accepter que Tom Dumoulin est bien en passe de leur griller la politesse. Nibali et Quintana, les expérimentés et anciens vainqueurs du Giro, n’ont rien pu faire contre la puissance du jeune néerlandais.  Pire, il paraît plus costaud qu’eux, et nous le verrons à Milan, mais peut-être même qu’il parvient à les rouler stratégiquement dans la farine malgré la faiblesse de son équipe.

Dans la dernière côte de cette étape alpine, qui après avoir choisi de naviguer à plus de 2 000 m, terminait son tracé dans la station d’Ortisei à 1230m, à la suite d’une escalade moyenne et roulante, les esprits se sont échauffés entre les trois principaux leaders. Nous avions droit alors à un spectacle surréaliste. Les trois acteurs se mirent à faire du surplace derrière les Pinot, Pozzovivo, Mollema, Zakarin qui surent saisir l’aubaine de ce marquage pour se faire la belle tout près de l’arrivée. Le maillot rose se tournait alors vers Quintana dans sa roue pour lui demander avec force geste de se relayer, le mutique Quintana dodelina alors la tête pour lui signifier un refus définitif. Nibali qui menait les deux autres au ralenti, avait rejoint la nouvelle stratégie du colombien. Dans l’affaire, ils remettaient en jeu Pinot, Zakarin et Pozzovivo, tous trois désormais au tour des 2 mn et à une poignée de seconde du podium. Micros tendus, Dumoulin dégaina ses ressentiments envers ses deux rivaux, allant même, jusqu’à souhaiter (mais encore faut-il faire attention aux traductions) qu’ils perdent le podium. Nibali, dont le franc parlé ne lui est pas étranger répliqua par micro interposé qu’il trouvait Dumoulin un peu fanfaron et qu’il pouvait lui aussi perdre le podium, tout en appuyant sur le fait qu’avec son palmarès, le podium pour lui était secondaire, a bon entendeur ; Quintana, plus diplomate, mais non sans sous-entendu, dit qu’il fallait bien forcer Dumoulin à prendre ses responsabilités, et que ce n’était pas à eux de courir après Pinot et consorts. Il y avait des étincelles dans l’air. Finalement, il n’est pas certain que l’incident du Stelvio soit effacé.

 

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Ce qui semble certain, c’est que Tom Dumoulin avec sa grande carcasse habillée de rose, son élégance tranquille et sa surpuissance, donne le sentiment d’avoir une telle assurance qu’elle frise parfois l’arrogance. Il y avait déjà eu ce geste, pouce levé ironiquement devant Nibali, à l’arrivée de Bagno di Romagna quand le sicilien tenta de sortir dans le dernier col, Dumoulin lui reprochant d’avoir attaqué alors qu’il n’avait pas roulé – et fait rouler les siens - de la journée. Il y a aussi ces moments où le grand Tom se laisse un peu décrocher pour zyeuter ses adversaires. Son calme et sa sérénité en répondant aux micros, en montant sur le podium. Sa belle gueule de dandy avec ses cheveux gominés quand il vient signer la feuille de départ. Son large sourire qui cache une confiance démesurée. Il y a surtout, je crois, la sensation, la certitude peut-être, chez ses rivaux, d'être démunis. Aujourd’hui, dans la dernière grimpée, il est resté tellement serein quand Quintana tenta une allonge ; il répondit en personne à celle de Nibali, et se permit même de placer la sienne, et quand il prit trois mètres d’avance en danseuse, il se rassit, regarda vers l’arrière comme s’il leur disait : je pars quand je veux les vieux ! Quant à la possibilité qu’il soit totalement malade et donc éliminé de la course au maillot rose après la frayeur de l’autre jour, elle disparut rapidement. Cela ne semble pas plaire aux deux autres champions qui veulent un peu plus de respect de la part de leur jeune collègue.

 

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En vérité, à ce stade de la course, on peut presque affirmer que les niveaux se sont équilibrés. La fatigue ayant envahi les organismes, personne n’est capable de faire la différence, ni seul, ni accompagné par ses équipiers. Car c’est bien là que la stratégie des poursuivants, des Movistar surtout, a atteint ses limites. Comme lors de l’étape du double Stelvio, Amador et Anacona, postés à l’avant devaient servir de rampe de lancement. On se doutait depuis le départ que l’attaque devant déstabiliser le géant hollandais allait survenir dans le Passo Gardena, le troisième des trois cols de légende des Dolomites empruntés aujourd'hui, après le Pordoi et le Valparola.

Il manquait un peu plus de deux kilomètres du sommet, la neige venait juste de libérer l’herbe rase et encore jaunie par l’hiver, les sommets majestueux des Dolomites étaient encore par endroit recouverts de névés, les faces nord blanchies par des récentes chutes de neige. Les derniers lacets s’inclinaient jusqu’au sommet à 2 136m. La suite, c’était une longue descente suivie d’un détour sur un petit col avec des rampes à 15%, quelques nouveaux virages d’une descente technique, puis la remontée vers Ortisei, pour finir en beauté, classée en 1ère catégorie.

C’était le décor, le tracé, la stratégie parfaite pour écarter Dumoulin. Il était seul depuis un bon moment, mais le hollandais a des ressources tactiques, bien aidé par les circonstances, il faut bien le dire. Le maillot blanc Jungels en difficulté, ce sont les Orica de son rival adam Yates qui prirent les reines du peloton afin d’éliminer le luxembourgeois. Pour Dumoulin, rien à faire, on effectuait le boulot à sa place.

 

 

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Alors, à deux kilomètres du sommet du Gardena, le « Condor » déploya les ailes. Personne ne le suivit. Il retombait comme prévu sur ses hommes un lacet au-dessus. Puis, sentant que le Giro pouvait se jouer là, Vicenzo Nibali auteur d’une belle attaque, partit à sa poursuite. Cataldo avec son beau maillot azur de l’Astana se souvint que le sicilien avait été son leader, il le tira jusqu’à la jonction avec Quintana. Pour les fans des deux hommes, on pouvait presque jubiler. Si on basculait devant Dumoulin, accompagné qui plus est par ses équipiers le break était fait. Dumoulin devait se débrouiller seul pour les 50 km à venir.

 

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Le maillot rose ripostait, assis sur la selle à la manière d’un Indurain, il revenait au train, juste au sommet du col, impeccable de précision, impressionnant de facilité. En 500m, il avait effacé l'avance que quintana avait creusé en 2 km. Nous n’avons pas vu la tête de Nibali et de Quintana à ce moment clé de la course, mais nul doute qu’ils ont saisi la portée du message et les limites de leur stratégie.

 

 

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A vrai dire, pour les suiveurs, la messe était dite. L’étape ne répondait pas aux attentes qu'elle avait suscité après la ribalta du Stelvio, elle basculait dans un faux rythme, imposé par la course. On avait compris que Quintana n’avait pas la giclette nécessaire en montagne, on savait que le profil avec cette montée finale régulière et monotone ne pouvait pas convenir à Nibali, qui a besoin de coup de folie pour donner le meilleur de soi-même. Assis, voire allongé sur le canapé, pouvant faire une pause-café, grignoter des fruits secs, ou avaler un verre d’eau, il est facile de récriminer contre telle tactique, contre le manque d’audace, ou de pester contre l’un ou l’autre. Mais nous ne sommes pas sur le vélo. Comme disait le colombien après le Stelvio : entre vouloir, et pouvoir….

 

 

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Comme chaque jour, une échappée était partie très tôt. La course pour la victoire d’étape permettait à l’allure d’être vive, d’user encore plus les organismes. Landa, qui défendait sa maglia azzurra, était encore de la partie, comme Pierre Rolland incapable de ne pas sauter sur un coup, ou Tejay Van Garderen, passé à côté du général mais présent dans cette étape alpestre pour jouer la gagne du jour. Surtout, on vit toute la journée Diego Rosa imprimer le rythme de l’échappée qui ne prit jamais beaucoup de emps, un maximum de 3'. Enorme travail pour le jeune italien plein de talent qui se dévoua pour son basque de leader. 

 

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Comment décrire ces paysages époustouflants ? Les Dolomites ressemblent à tout ce que nous connaissons des Alpes mais sont uniques. L’impression de dépaysement est totale. On a beau vivre dans les Alpes, ce massif nous émerveille par sa singularité. Quelles sont incroyables ces faces du Monte Pelmo, de la Marmolada, de la Civetta, les sommets du Gruppo Sella, la féerie de parc naturel Puez – Odle, ou la majesté du Sasso Lungo. On ne sait plus où donner de la tête. Les 3 000 vous entourent de tout côté. Il faut voir au moins une fois dans sa vie ces cols mythiques, le chaos du Passo du Valparola où des tifosi font craquer des fumigènes perchés sur un énorme bloc de calcaire détaché des parois rocheuses. Il faut admirer le contraste entre le vert des forêts et des fonds de vallée, comme la délicieuse Val Gardena, et la blancheur éclatante des parois encore striées de neige. Il faut se féliciter de ce temps exceptionnel aujourd’hui, ciel bleu azur d’une intensité inhabituelle pour le passage du Giro, souvent pris dans la tourmente du climat de haute-montagne. Même si les villages, plus coutumiers du passage de la caravane, ne s’habillent plus autant de rose qu'ailleurs, c’est bien au coeur des ces montagnes qu’est la quintessence du Giro. Ah si seulement je pouvais marcher, pédaler, ou même juste me poser pour quelques heures dans une voiture, je referai bien un petit tour aux pieds de ces sommets miraculeux. J’irai rendre grâce aux Tre Cime du Lavaredo comme d’autres vont à Lourdes.

 

 

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Pour Quintana, la grâce pouvait arriver de la force de son équipe ou de l'explosivité de ses démarrages en côte. Mais son visage d’habitude inexpressif se tordait vers son micro pour donner ou prendre des consignes, pour chercher une solution, pour la première fois on voyait Quintana gagné par la nervosité, lever un petit coin du voile avec une moue discréte des mauvais jours. Il fit alors rouler ses équipiers en tête du groupe des favoris. Mais contrairement à ce que peut faire la Sky sur le Tour, les Movistar sur ce Giro ne sont pas dominateurs malgré leur surnombre. Les équipiers affichent leurs limites physiques, n'ont pas le punch pour accélérer. Nous ne nous en plaindrons pas. Bien au contraire.

On remarqua rapidement que ni Anacona, ni Amador n’étaient en mesure de faire la différence, de propulser Quintana. Au contraire, Landa et Van Garderen, désormais seuls en tête, augmentaient leur avance qui passait d’une trentaine de secondes à une minute. Eux qu’on pensait se faire avaler dans cette escalade de Pontives, prenaient leur destin en main en profitant de l’apathie des favoris et surtout de la faiblesse relative des Movistar. On appliquait pourtant la tactique à la lettre, après un relais un peu plus tendu, Quintana démarra, sans véritable conviction. On avait presque de la peine pour lui quand on le vit stagner cinquante mètres devant les autres, comme un second couteau osant défier les plus forts. A nouveau, il inclina la tête vers son micro, moue boudeuse et rentra dans les roues, sagement. On pouvait alors débuter la partie d’échec, dont profita Pinot sur une attaque en facteur de Pozzovivo; puis, les uns après les autres, les prétendants au podium s’en rapprochant finalement, après la scène de surplace du trio majeur.

 

 

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Landa et Van Garderen parvenaient à conserver la poignée de secondes suffisantes pour leur sprint.  Comme à Bormio avec Nibali, l’espagnol se faisait déborder. Rageant pour cet attaquant encore à l’avant toute la journée. L’américain, lui, sauvait son Giro et inscrivait la douzième nationalité au palmarès de ce Giro plus international que jamais. On vit un autre érythréen, Natnael Berhane, hisser son coup de pédale fluide sur les sommets dolomitiques en compagnie des échappées. Peut-être qu’un jour, un coureur de la corne de l’Afrique, sera sur le sommet des podiums.

 

 

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Si les acteurs majeurs ont fait du statut quo toute la journée, il faut jeter un œil plein de curiosité sur la bataille du maillot blanc. Avec la défaillance de Jungels, le petit coup de moins bien de Formolo, le britannique Adam Yates, s’est emparé de ce beau maillot. Les trois jeunes coureurs se retrouvent en moins de une minute. La lutte est passionnante. Peut-être le trio des futurs Giri d'Italia.

 

 

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