LE MYSTERE DE LA FOI

 

L’étape, reliait Fausto Coppi à Marco Pantani, comme un hommage prononcé à ce cyclisme de campionissimi. Ces héros qui ont par leurs exploits enflammé tout un pays, exacerbant un chauvinisme qui prend racine dans ce sentiment d’infériorité que ressentent parfois les italiens, notamment vis-à-vis de la Grande Sœur Française. Une rivalité fraternelle, dont les querelles prennent naissance dans l’admiration de la cadette pour l’ainée. Ces Coppi, ces Pantani, pour les italiens, même si les conditions historiques sont éloignées, sont des modèles, de ceux qui réussissent et rendent fierté au peuple italien.

Castellania, point de départ de cette courte quatorzième étape, est un minuscule petit bourg où sont nés et enterrés les frères Coppi. On peut même y trouver un musée dédié à cet inégalable champion, avec son mausolée où sont allés se recueillir les coureurs.

 

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Comme Coppi, décédé prématurément à l’âge de 40 ans victime de la Malaria, le dernier campionissimo Marco Pantani est parti bien trop tôt, seul et rongé par la coke dans un hôtel de Rimini sur sa côte chérie de l’Adriatique. Le drame de leurs vies vient également rehausser cette gloire posthume qui envahit le pays. En 1999, Marco Pantani allait signer sur les pentes du sanctuaire d’Oropa l’un de ses plus retentissants exploits de sa carrière. Au fait de sa gloire, ceint du maillot rose, il était victime d’un ennui mécanique au pied de la montée. Au prix d’une extraordinaire remontada, il passa en revue tout le peloton dans son style si caractéristique, mains en bas du guidon et en danseuse. L’époque n’était pas encore aux casques obligatoires, et son crâne chauve, lisse et luisant, dépassait puis laissait sur place un très costaud Laurent Jalabert en Bleu Blanc Rouge.

 

Pantani at Oropa : Giro d'Italia 1999

 

Six jours plus tard, auréolé de deux nouvelles démonstrations en montagne, Marco Pantani n’est pas autorisé à prendre le départ pour un taux d’hématocrite trop élevé. Nous sommes à Madonna di Campiglio, le pirate est évincé de sa course, les images du héros entouré par les uniformes sombres et les casquettes altières des carabinieri feront le tour du monde.

 

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Après la déflagration du précédent Tour de France autour de l’affaire Festina, le cyclisme plongeait dans la dimension de la suspicion. Le moment où la foi il perdit la foi. Plus jamais les exploits ne seront appréciés à leur juste valeur, justement, parce que plus personne ne reconnait les valeurs de ce sport. Entre le cyclisme et ses passionnés, c’est comme une histoire d’amour où l’infidélité est venue brouiller la confiance. Nous ne pouvons déserter ce spectacle sans pour autant pouvoir lâcher prise dans nos émotions. Madonna di Campiglio, pour moi, c’est le moment où la course est devenue plus importante que les coureurs. Les institutions que sont les grandes courses peuvent survivre à l’absence des héros. La preuve, l'engouement que suscite ce Giro malgré l'absence des ces "héros".

 

Comment qualifier alors cette victoire retentissante de Tom Dumoulin aujourd’hui ? A lire les commentaires sur les réseaux sociaux, l’ombre du dopage continue de faire des ravages. Il faut dire que le maillot rose au-dessus de Biella a frappé très fort. Il a assommé ses adversaires et particulièrement les grimpeurs. 
Avant d’atteindre les premières pentes du sanctuaire, la caravane a traversé les rizières italiennes. Incroyable paysage avec ses étendues d’eau où se reflétaient les milles couleurs des maillots. Comme dans un bon risotto, il faut faire mijoter le peloton sur cette vaste plaine avant de rajouter les ingrédients qui vont parfumer ce plat si typique d’un Giro. Pendant que les fuyards quotidiens s’épuisaient à passer des relais inutiles, on voyait au loin se dresser les Alpes. Les sommets devenaient de plus en plus nets, les pentes se couvraient des neiges tardives. Le tableau signifiait au peloton que les choses sérieuses allaient commencer. A partir de ce jour, les cols vont se succéder, la plaine ne sera plus qu’un lointain souvenir. 

 

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Ils étaient plusieurs à pouvoir rêver de succéder à Pantani à Oropa. L'immense sanctuaire dédiée à une vierge noire attendait patiemment les cyclistes. Posée au-dessus de la plaine, sur un petit plateau alpin, aux pieds des premiers pics, Oropa est le site d'un pèlerinage assez couru.

 

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Le plus à même de rouler dans les traces du pirate était Quintana, surtout dans une course de côte sèche comme celle-ci. Personne ne fut surpris quand il dégaina une accélération pour reprendre le petit Yates et Zakarin, isolé vers l’avant. Il restait trois kilomètres, on était dans les pentes les plus sérieuses de cette côte. Le maillot rose débuta alors un formidable numéro. Pinot était déjà décramponné quand il prit ses responsabilités Au train, confortablement assis sur sa selle, il géra parfaitement son effort pour revenir presque tranquillement dans les roues de Quintana. Le colombien sans montrer la moindre moue de souffrance, ne semblait pas en mesure de faire la différence.
Dumoulin tenta même de le contrer, en vain. Nibali, lui, s’accrocha comme il put, puis, on le vit baisser la tête, le regard vers le bas comme s’il questionnait ses jambes, la réponse arriva vite, il n’avait pas assez de puissance pour suivre le maillot rose.

 

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Le voici déjà à 10’’ en un instant. Pinot naviguait à 30’’. Tom « le magnifique » se permit alors d’appuyer sur les pédales en position de contre la montre. Une véritable machine. Il rappelait le grand Miguel Indurain. Il ne restait qu’un kilomètre pour atteindre le sanctuaire. Landa, Zakarin et Quintana étaient tout heureux de pouvoir suivre le maillot rose déchaîné. Dans les derniers mètres, des petits pavés souhaitaient la bienvenue aux coureurs. Il faut souffrir pour réussir son pèlerinage. Pour Quintana, toujours inexpressif, s’en était trop. Il laissa filer les trois autres. On pensa un cours instant que le nouveau Miguel allait laisser, comme le faisait régulièrement l’immense espagnol, la victoire à un très valeureux Zakarin. Mais l’affable Indurain se transforma en Cannibale à l’approche de la ligne. Et on vit du Merckx dans la façon dont Tom Dumoulin, dont le visage au menton carré n’est pas sans rappeler le meilleur coureur de tous les temps, écrasa sa machine pour empocher la victoire en rose et les 10’’ de bonifications remises au vainqueur. A l’échelon du dessous, Pinot termina très fort, sautant même sur la ligne un Nibali fourbu, en perdition, 43’’ larguées en moins d’un kilomètre.
Quand on pense au gain de 23’’ saisi par Quintana sur le néerlandais l’autre jour sur le Blockhaus après 7km d’effort intense, et ces 14’’ glanées dans ce sprint sur ces pavés finaux, on peut légitimement se demander si ce Giro n’a pas déjà trouvé son maître.

 

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Alors ? Que penser de cette domination ? Ils sont nombreux les suiveurs à hurler au loup. Ceux qui ont perdu la foi se demandent  comment un rouleur de ce type peut battre des poids plumes en montée ?! Il rend tout de même 10kg à Quintana, 5kg à Nibali et Pinot. Et puis il semble si sûr de lui, tellement confiant en ses capacités. C’est vrai, on ne peut pas le nier, ce coup de force réveille les doutes qu’engendre chaque victoire spectaculaire surtout quand le gagnant et de la race des rouleurs ; le public préfère toujours les grimpeurs, histoire de David et Goliath.


Mystère de la foi, je ne peux me laisser submerger par la défiance aveugle, par le rejet en bloc.


Cette étape, courte (131 km) se résumait à un effort violent d’une vingtaine de minutes. C’est un exercice qui ressemble finalement à un contre-la-montre, dont Dumoulin est un véritable spécialiste. La pente qui mène à Oropa lui convient également, un peu plus de 10km, à 7% avec des ruptures de pente et des passages modérés qui favorisent sa puissance. C’est d’ailleurs dans les passages autour de 5% qu’il fera très mal à ses adversaires.

Dumoulin ne sort pas de nulle part. Dès qu’il est apparu sur le circuit, les suiveurs se sont demandés si ce grand échalas pouvait devenir un homme de Grands Tours. Il a d’ailleurs terminé 41ème et 31ème pour ses premières participations au Tour (2013 et 2014). Preuve qu’il n’a jamais fait partie des grupetti. En 2015, sur une Vuelta très montagneuse, il craque les derniers jours, alors qu’il avait le maillot rouge de leader sur le dos, pour finir 6ème. Et quand on termine 5ème   (2014) et 3ème  (2015) du Tour de Suisse, 5ème des Strade Bianche (2016), il ne fait aucun doute qu’on arrive à titiller les grimpeurs sur leur terrain. Cette année, sur la Tireno, Tom Dumoulin n’a rendu que 41’’ à Nairo Quintana sur le Terminillo (6ème au sommet devant Pinot), une montée sans gros pourcentages. Et puis, depuis quand dans le cyclisme, les costauds du contre la montre ne réussissent pas à grimper ? On a souvent vu des coureurs progresser en montagne alors qu’ils étaient dès leur jeunesse des as de l’exercice solitaire. Anquetil, Merckx, Hinault, Indurain ont donné des leçons au chronomètre avant de la donner aux grimpeurs. La comparaison avec ces légendes est prématurée, mais Dumoulin arrive à maturité. Sa progression me semble assez linéaire, constante.

A 26 ans, il tente de savoir s’il peut être un homme de Tour. Il lui reste une énorme semaine, cette fois en haute montagne, avec plusieurs cols par jour pour comprendre où il pourra se situer dans la hiérarchie mondiale. Et avec un maillot rose sur le dos… parfois, cela décuple les forces.

 

 

Le résumé vidéo de la 14e étape du Giro

Tom Dumoulin a réussi un très gros coup, samedi sur les pentes du Mont sacré d'Oropa : après avoir résisté aux offensives de Nairo Quintana, il l'a débordé dans le final pour remporter la 14e étape du Giro. Thibaut Pinot a perdu du temps. Découvrez le résumé de l'étape en vidéo.

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