ROLLAND, AU BOUT DE SA LOGIQUE

 

 

Après la journée exténuante d’hier, on ne pouvait pas demander à nos acteurs de remettre le paquet aujourd’hui. Par un accord tacite l’étape encore longue (219 km), devait être une journée de transition. La tête un peu reposée, les émotions avalées, les tensions nées de l’arrêt wc de Doumoulin comme disent les italiens, se sont apaisées. Zakarin, premier attaquant dans le bas de l’Umbrail s’excusa auprès de l’intéressé. Le maillot rose certifia dans le village départ qu’il n’éprouvait pas de ressentiments contre lui. La veille, Nibali et Quintana dirent à peu près la même chose. Après un moment de ralentissement, il fallait bien faire le métier, la course se devait de reprendre ses droits.  Balle au centre, on pouvait reprendre les affaires courantes.

 

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Qu’elles doivent être longues ces journées de transitions. Autant pour les échappées qui ne manquent pas de se former dans ce type de journée. Ce sont les jours J pour les baroudeurs, pour ceux qui supportent cette répétition à l'effort, les endurants. D’ailleurs, on retrouvait dans le gros groupe qui s’était formé à l’avant et que le peloton avait décidé de laisser prendre le large, plus de 10 mn, des gars qui s'étaient déjà mis en évidence durant cette quinzaine : Pierre Rolland à l’attaque dès le kilomètre zéro, Pavel Brutt toujours devant dans les premières parties pour gagner les classements annexes des Traguardi Volanti, et du classement général des échappées qu'il méne devant Daniel Teklehaimanot, que l'on retrouve encore à l'avant, Omar Fraile parti grapiller quelques points pour le maillot des grimpeurs accroché aux épaules de Landa, Julien Bernard qu’on avait vu très costaud au service de Mollema dans le Stelvio hier, Rui Costa toujours aux aguets, Valério Conti le malchanceux du Gargano, Laurens De Plus le jeune belge ambitieux, Gorka Izagirre le vainqueur de Peschici, Jan Polanc dont le triomphe sur l’Etna laissait déjà présager d’un très beau Giro (10ème au général) et intéressé au classement de maillot blanc (meilleur jeune), et Maxime Monfort, 12ème au général à 7mn. Ils étaient une quarantaine à se jouer la victoire, ils le savaient et s’employaient à préserver cet écart tout au long de cette très longue journée, presque 6 h sur la selle. Une éternité.

 

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Elles doivent être interminables pour le peloton et ses leaders bien à l’abri de leurs équipiers. Il faut rester vigilant pour éviter les pièges tendus par la route. On vit d’ailleurs Nairo Quintana perdre l’équilibre et heurter un muret à faible allure, parce qu’il se débarrassait d’une gourde qu’il faisait valdinguer dans la nature. Je dois bien avouer qu’un « bien fait » a fusé de ma bouche, il était puni. Je suis vraiment ulcéré par l’attitude désinvolte des coureurs qui balancent un peu n’importe où ce qui les encombrent. Il existe des zones vertes pour cela, mais elles ne sont pas respectées. Je comprends qu’en pleine bagarre, ils ne puissent pas penser écologie, mais ils ont la même attitude irresponsable quand la course se vit au ralenti. L’image pour le vélo est désastreuse. Il ne s’agit même pas de problème littéralement écologique, mais juste de savoir vivre. Comme l’a pensé Chassé au micro de l’Equipe, il se pourrait bien qu’un jour, on sanctionne ces débordements. Aujourd’hui, quelques centaines de francs suisses (monnaie de l’UCI) ne sont pas assez restrictifs pour limiter ces agissements. Sans aller jusqu’à l’exclusion, une perte de temps pourrait peut-être faire réfléchir les coureurs, du moins, ceux qui jouent un classement.

 

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Parenthèse terminée, j’en reviens à ces étapes tout en longueur, qui s’éternisent dans les entrailles du peloton, où il faut côtoyer toute la journée ses adversaires, rester dans leur roue, parfois les frôler, les épier pour voir « comme ils sont », se cacher soi-même à leur regard. Parce que le cyclisme à cette particularité, que les rivaux ne sont pas face à face, mais bien côte à côte, ils partagent la route ensemble, passent leurs journées à fréquenter l’adversaire. Nul doute que cette proximité peut nouer des amitiés, après tout, ils vivent des choses communes, mais que ce doit être ennuyeux quand ils n’ont aucun rien à échanger et que l’antipathie s’en mêle. A y regarder de plus près, ils passent plus de temps ensemble qu’avec leur famille respective. Et cette promiscuité dure trois semaines sur un Grand Tour, à raison de plusieurs heures par jour. Des journées dont le seul intérêt pour ces cadors est de la terminer sans encombres et tout en récupération.

 

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Dans ce microcosme secret qu’est le peloton, les coureurs ont-ils loisirs de voir ce qui les entoure ? J’ai souvent entendu Pinot vanter les délices d’un paysage, les plaisirs d’une belle route. Peut-être qu’aujourd’hui, malgré la déception d’hier - il est descendu du podium - le leader français a apprécié la beauté des paysages. Le Giro s’enfonçait délibérément dans le cœur des Dolomites. Si l’étape était de transition, elle proposait une première partie montagneuse avec L’Aprica, et le Passo del Tonale, classiques juge de paix sur le Giro, mais cette fois empruntés en tout début d’étape. Coïncidence, la caravane était passée à Ponte di Legno, minuscule village de montagne blotti entre des géants comme l’Adamello (3539 m) ou la Presanella (3558m), mon cousin Emanuele qui vient me rendre visite aujourd’hui d’Italie, a passé quelques années de suite dans un camping du coin quand il était môme, avec sa famille. Je vois toujours cette photo, de lui avec ses bouclettes d’enfants, prenant par le cou sa petite sœur Daniela, tous les deux assis sur un banc, de dos, face à la montagne géante. C’était par ici.

 

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Le Giro, dans sa tournée d’hommages, est venu rendre visite au célébrissime Francesco Moser dans son jardin du Trentino. Pendant que nous avalons le repas, bavardant autour d’un verre de vin, les coureurs défilent dans les vignes de cette région réputée pour ses blancs. Moser possède ainsi un domaine viticole. Lui, dont les exploits en fin de carrière – bien aidé par la technologie et les méthodes douteuses d’un certain Dottore Ferrari - faisaient dire aux gens, sei come il buon vino, più invecchi e più migliori.

 

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Cette région montagneuse est également réputée pour ses vergers de pommiers qui colonisent les fonds de vallée. On remontait alors, au prix d’un interminable falso piano (70 km pour 800m de dénivelée) tout le Val di Fassa pour atteindre Canazei, au cœur de ces formidables cathédrales minérales que sont les Dolomites italiennes. Les villages se faisaient plus cossus, le bois s’invitait sur les balcons des maisons, petits chalets disséminés dans des prairies étincelantes d’où partent les forêts de conifères géants. Plus haut jaillissent les sommets calcaires dont les teintes varient selon les lumières du jour. On devinait de vieilles églises centenaires, avec leurs toits de lauze et leur flèches acérées, qui rappelaient que ces coins idylliques cachent des vies de labeur, avant, bien avant, l’avènement du tourisme de masse. On pénétrait de plein pied dans le Alto Adige ou ce que les voisins autrichiens appellent le Südtirol comme si les frontières administratives n’existaient pas. Le bilinguisme est ici officiel, l’allemand et l’italien se côtoyant, à l’instar des adversaires dans le peloton. Le ladin, vieille langue locale est encore susurrée dans quelques maisons. Les Dolomites ont du caractère, et c’est ce qu’il fallait pour lever les bras à Canazei.

 

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Qui mieux que Pierre Rolland pour dompter cette éreintante fausse ascension ? On avait vu les Sun Web, contrôlant l’écart, se faire seconder par les Quick Step, dont le maillot blanc de Jungels était mis danger par Polanc. Le peloton s’étirait sans faire trop de dégât, mais la limite autorisée sur Polanc était respectée, d'ailleurs en difficulté et relégué au deuxième étage dans ce final casse-patte. Rolland, dont on a souvent décrié les erreurs tactiques, semble avoir terriblement progressé de ce côté-ci, sans avoir eu à freiner ses velléités de grands attaquants. On l’a vu déjà souvent tenter sa chance, il est déjà passé tout près, battu par Fraile à Bagno di Romagna, et par une bagarre intense à Bergame où il passa la porte de San Lorenzo en tête. Aujourd’hui, il attaqua le premier, mais après le passage des cols initiaux, se releva et attendit sagement le gros groupe qui s’était formé derrière lui, Brutt et Mohoric. Excellente initiative. On pouvait ainsi le revoir dans le final, sans avoir eu à puiser dans ses réserves. Quand la course entra dans sa phase finale, que les pentes même modérées, commençaient à durcir les jambes, les plus costauds s’isolaient dans la vallée.

 

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Valério Conti, toujours aussi généreux dans l’effort, plaça quelques attaques qui écrémaient le groupe. Mais rien à faire pour l’italien. Lors d’un des regroupements qui annonce un petit moment de flottement où les hommes s’observent craintivement, Pierre Rolland sorti comme dans un manuel d’école. De l’arrière, en prenant son élan, il surprit les autres. Il appuya alors comme un forcené sur les pédales, dans un style plutôt décousu mais efficace. Le trou fait, profitant des tergiversations des autres, le français pouvait aller cueillir son bouquet, ses baisers et son Prosecco en une longue gorgée.

 

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Victoire méritée pour cet ancien grand espoir du cyclisme français, enrichir les victoires françaises sur le Giro d’Italia. Drôle de coureur Pierre Rolland. Capable de faire quelques places dans les Grands Tours (régulièrement autour du top 10 au Tour ou 4ème sur le Giro 2012), il a depuis quelques saisons, abandonné toute idée de classement général pour viser uniquement des étapes. Au point de se laisser volontairement distancer en début de Giro pour avoir les mains libres plus tard. Image qui m’avait sérieusement agacé alors. Comment peut-on manquer autant de respect à l’institution ? Mais cette victoire dans les rues de Canazei vient valider sa stratégie. Pour beaucoup, un Top 10 voir un Top 5 ne vaut pas le bouquet de la victoire. Pour vaincre il faut partir de loin, et pour cela il ne faut pas être un danger pour les leaders. C'est sans doute bien pensé pour Pierrot Rolland.

 

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Le résumé vidéo de la 17e étape

Pierre Rolland s'est adjugé la 17e étape du Tour d'Italie entre Tirano et Canazei. Le Français est sorti de la bonne échappée dans les derniers kilomètres pour terminer avec un avantage de 24 secondes sur des poursuivants désorganisés. Le Giro 2017 est à suivre en direct sur La chaîne L'Équipe .

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