LE CHEF D'OEUVRE

 

Parfois, dans la carrière d’un artiste, les chefs-d’œuvre arrivent très tôt. Beaucoup de peintres, de musiciens, d’écrivains, ont créé dans leur prime jeunesse une des pièces majeures de leur vie. A l’aune de leur crépuscule, le grand public retient parmi leurs créations, ces pièces exceptionnelles. Le sprint de Fernando Gaviria dans les rues de Tortona, à 22 ans, vient de gagner ses lettres de noblesse dans une liste de victoires qui risque de s’allonger dans les années à venir. Cette victoire, ceux qui l’ont vécue, s’en souviendront longtemps. Parce que pour faire un chef-d’œuvre dans un sprint, il faut des circonstances particulières, Fernando Gaviria, dont la nationalité colombienne l’aurait plutôt prédestiné à mouliner des petits braquets en montagne, s’est retrouvé très mal placé à l’approche de la dernière ligne droite. Pour que le tableau soit magnifique, il faut que chaque détail de la toile soit remarquable.

 

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Alors prenons dans l’ordre ces quelques secondes de grâce, où à presque 70 km/h le temps sembla comme figé par l’événement et l’avènement d’un Campionissimo.  Grillé par un malin Caleb Ewan, collé à la roue du poisson pilote de son rival, l’argentin Richeze, Gaviria à l’entame de cette ligne droite de légende, se retrouva carrément hors champ des caméras, coupé d’un groupe de neuf déjà en lutte pour la victoire. Soudaint, on vit le maillot cyclamen apparaître tout en bas de l’écran. Devant, deux Bora s’écartèrent sur la gauche, boulot accomplit pour Sam Bennet, leur sprinter maison. L’allemand Selig, un autre Bora, joua des épaules avec Richeze qui pensait emmener avec lui son maître colombien. On faillit déjà aller tous à terre.

Selig lâcha l’affaire quand son leader Sam Bennet passa devant. A cet instant Gaviria avait déjà bouché le trou qui l’avait à priori condamné. Richeze sûr de son fait, tourna la tête sur sa gauche, s’attendant à voir son leader dans sa roue. Mais c’était le minuscule australien qui déboula. La place était trop étroite pour caleb Ewan, entre l’argentin et la roue de Selig qui lâchait prise juste devant lui, les épaules se touchèrent, les vélos tanguèrent, Richeze déchaussa, on crut une nouvelle fois à la chute. D’autant plus que ce fou furieux de Gaviria profita de ce moment incroyable pour se faufiler entre son équipier en équilibre précaire et la rambarde de sécurité, dans un véritable trou de souris, coup de folie absolu et génial.

Il restait 50 m à faire, peut-être moins, Sam Bennet avait toujours deux longueurs d’avance sur le maillot cyclamen. On resta alors stupéfait de la remontée - la remontada comme il dit après course - de Gaviria qui paracheva son chef-d’œuvre en ayant encore le temps de bomber le torse sur la ligne d’arrivée. On aurait dit un adulte qui déposait un cadet.

 

Le sprint houleux remporté par Gaviria en vidéo

Sprinter, c'est aussi l'art de trouver la bonne ouverture : bien placé à 200 m de la ligne, Caleb Ewan (Orica - Scott) n'a pas réussi à se créer un espace pour accélérer jusqu'à la ligne. L'Australien a forcé le passage mais il s'est accroché avec Maximiliano Richeze (Quick-Step) et les deux coureurs ont perdu l'équilibre et frôlé la chute.

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Il fallait voir et revoir ces images pour apprécier à sa juste valeur cette pièce de musée. Un peu à la façon de la Gioconda, où certains détails se révèlent difficilement. Il fallait avoir l’œil sur ces deux Bora qui étaient aux premières loges pour voir ce sprint magistral. Il fallait voir ces deux équipiers lever les bras en signe de victoire à dix mètres de la ligne, certains de voir Sam Bennet enfin triompher. Il fallait deviner leur dépit derrière leurs lunettes, leurs poings frappant de rage les guidons quand ils réalisèrent leur erreur, tellement déçus de passer à côté de cette dernière opportunité. Parce qu'à partir de demain, ce sera un Giro ouvert aux montagnards. Mais nul doute que plus tard ils pourront dire à leurs enfants : ce sprint-là,  j’y étais !

 

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Certes, il manque quelques grands noms du sprint mondial sur ce Giro, mais Gaviria rentrait dans l’Histoire du Giro à double titre, non seulement il magnifiait l’exercice du sprint avec cet emballage exceptionnel, mais devenait à l’occasion, le premier colombien avec quatre victoires dans l’épreuve italienne. Si on rajoute le succès de Quintana, ça fait cinq pour les sudaméricains, alors que les padroni di casa restent toujours fanny. Treize zéros pointés de suite. Un record terrible pour tout le cyclisme italien.

 

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Sinon, que s’est-il passé durant les 167 km de cette étape de plaine ? Je pense que vous avez compris. Trois battistrada (littéralement ceux qui battent la route), le slovène Mohoric, ce bon vieux Pavel Brutt que l’on a souvent l’habitude de retrouver échappé, et tiens, grande nouveauté, un gars de chez la Bardiani, aujourd’hui au tour d’Albanese, un italien malgré son nom. Vous connaissez la suite…

 

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La course empruntait des paysages qui me sont tellement familier. A chaque fois que nous descendons à Bedonia, dans notre fief, nous parcourons l’autoroute qui longeait aujourd’hui la plaine de la Padanie, là où le Pô zigzague pour trouver son chemin le menant sur les rives de l’Adriatique. La richesse culturelle de cette plaine est unique au monde. Chaque ville recèle des trésors à la beauté universelle. Mantova, Cremona, Pavia, Brescia, Verona, Padova, Vicenza s’inscrivent sur les panneaux des autoroutes, comme autant de destination à ne pas manquer. Région riche, l'Emilie-Romagne est pourtant une terre historiquement de gauche; fief du parti communiste italien. Dans une grande fresque cinématographique, Bertolucci dans son film "1900" dépeint l'histoire de cette terre d'Emilie-Romagne pendant les années du fascisme. Depardieu et De Niro, grandioses, incarnent deux amis que leur statut social oppose. Né le même jour dans une grande propriété terrienne, le premier est un métayer attaché à l'exploitation, propriété de la famille du second. C'est aussi sur ces terres que se déroulent les péripéties d'une opposition célébrissime, les vicissitudes de Peppone le maire communiste et de Don Camillo, le curé, ont fait rire sur fond de conflit politique, des générations de téléspectateurs.  

 

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Les coursiers, à l’instar de ce que nous faisons chaque fois que nous retournons « chez nous », délaissent ces pépites urbaines pour foncer, nez dans le guidon, le plus vite possible vers leur destination. J’ai un pincement au cœur quand les images nous montrent la traversée de Parma, encore plus quand le Giro traverse le Taro, cette rivière qui a vu grandir lors de nos baignades estivales, déjà trois de nos générations. Bedonia est à moins d’une heure d’ici, blottie dans les contreforts des Apennins, sous les gros cumulus qui assombrissent les sommets sylvestres. J’en profite pour vanter à Cédric, venu me rendre visite, les atouts de ma région, notamment les sites de parapente et la « grosse pompe du Monte Pelpi ».

 

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Le Giro dépasse Fidenza et son Village Outlet, le Disneyland du shopping, étape obligatoire pour nos reines quand nous posons nos valises dans notre campagne chérie. Après Piacenza, une autre ville au charme méconnu, la route contourne I Colli Piacentini et ses vignobles qui s’étagent sur de beaux côteaux. A Tortona, sur les rives du Torrente Scrivia, Gaviria a placé son accélération foudroyante.

C’est dans le coin que commencent le territoire des Langhe, le pays de Fausto et Serse Coppi. Superbe contrée en dehors des routes touristiques, fait de petites routes ondulant entre les collines et les forêts, traversant des villages miniatures avec leurs tours médiévales et leurs châteaux oubliés, longeant des petits vignobles du terroir. Les assiettes se garnissent de produits locaux. Les champignons dont les vénérables truffes et oronges peuvent même, en automne, agrémenter des assiettes de pâtes fraîches. A moins qu’on ne préfère le gibier, abondant dans le coin. Il y a onze ans, pour notre périple Grenoble – Rome en vélo itinérant, nous étions passés avec Sophie et sa sœur Carole, dans cette région négligée par les touristes pressés de filer vers une Italie plus classique. J’avais eu un gros coup de cœur pour ses paysages authentiques. Il y a onze ans, au terme de notre voyage, naissait sous la toile de tente d’une nuit d’été, celle qui a fêté ses onze bougies il y a une semaine. Le temps passent, les paysages restent. 

 

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Le résumé vidéo de la 13e étape du Giro

Le sprinteur colombien Fernando Gaviria a décroché sa quatrième victoire d'étape sur le Giro (sa deuxième de suite), vendredi à Tortona, au terme d'un sprint impressionnant. Découvrez le résumé de l'étape en vidéo. Le Giro 2017 est à suivre en direct sur La Chaîne L'Equipe .

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