Le Giro vu de mon canapé

06 mai 2017

Première étape : Alghero - Olbia 206 km (Le 5 mai 2017)

Les images avaient un goût de primavera, voir d’estathé, lorsque le peloton se rapprochait de criques ensablées et désertes aux eaux d’un bleu turquoise pur. Pour la centième édition du Giro, les organisateurs ont choisi un départ de Sardaigne -  suivi d’un crochet par la Sicile -  espérant sans doute un peu de douceur méditerranéenne pour les 195 coureurs qui devront affronter à la fin du mois les Alpes et peut-être quelques derniers frimas hivernaux qui ont bâti la légende du Giro et de sa fameuse maglia rosa.

 

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D’Alghero à Olbia, sur 206 km, on a eu droit à un long traveling touristique sur la merveilleuse côte sarde : maquis ; côte rocheuse ; long ruban de sable blanc ; villages aux maisons cubiques et toits plats, avec ses façades colorées, comme l’étonnant Castelsardo qui s’entortille autour de sa tour défensive ; et puis la mer transparente non encore souillée par les hordes de touristes estivaux. La Costa Smeralda, fait face à sa cousine : la Corse. Vue du ciel, elle dévoile ses trésors avec son chapelet d’îles, ses plages idylliques, ses rochers sculptés par les vents et le sel, de quoi faire rêver de farniente et de découvertes quand on est avachi au fond de son canapé depuis des mois.

 

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Le Giro est né en 1909. A cause de nos conflits fratricides, cette année 2017 marque « seulement » la centième édition. Le tracé veut rendre hommage aux grands coureurs de l’histoire de "La Course" italienne, dont l’inséparable duo Coppi-Bartali. Même pour ceux qui sont nés bien après leurs exploits, leur rivalité est un souvenir ancré dans les mémoires de tout amateur de cyclisme. Ils incarnent parfaitement une époque, l’Histoire de l’Italie et la dramaturgie romantique du Giro.

 

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Le Giro fête sa centième et porte dans sa musette son histoire émaillée de grands exploits sportifs, d’étapes légendaires où la neige s’invite pour martyriser de frêles silhouettes perdues dans les montagnes, de petits arrangements entre ennemis, d'anecdotes qui s’inscrivent dans la Grande Histoire du vélo et parfois de l’Histoire tout court ; et il faut bien l’admettre de tricherie plus ou moins avérée et de dopage plus ou moins assumé.

Dans cette histoire centenaire, sur ce parcours de saliscendi longeant la mer, comme dans une italienne au théâtre (c’est une répétition sans mettre le ton, juste pour mémoriser le texte) au scenario immuable, six baroudeurs, comme des petites souris, ont faussés compagnie au gros chat qu’est le peloton sans aucun espoir de grignoter un petit morceau de fromage à l’arrivée. Les derniers survivants de l’échappée seront d’ailleurs mangés, et avalés, à moins de trois km de la ligne blanche. Mais là n’est pas l’essentiel. Ce qui m’a interpellé dans ces six coureurs qui ont choisi de rouler en petit groupe sur ces routes sinueuses, c’est leurs nationalités, qui viennent démontrer que le cyclisme est aujourd’hui un sport mondialisé qui n’est plus réservé à ce noyau historique européen : France, Italie, Belgique, Espagne, Pays-Bas. Parmi les six fugueurs, il y avait deux italiens pour le côté classique, puis, un russe, un polonais, un albanais et un Erythréen, pour le côté "exotique".

Pour la première étape de cette centième, je trouve que le symbole est beau. L’Histoire vient se marier à la nouveauté. D’autant plus, que la victoire et le premier maillot rose, sont tombés sur les épaules d’un certain Lukas Pöstlberger un autrichien méconnu, aussi heureux que surpris d'avoir sorti toute la meute des sprinters de sa roue dans le dernier kilomètre. Le dernier compatriote de la maglia rosa leader d’un grand tour remonte à 1931 (Tour de France). Le Giro, dans sa centième, pour sa première étape sur la côte sarde aux senteurs estivales, continue d’écrire son histoire. Au fond de mon canapé, j’essaye de me l'approprier.

 

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Le résumé vidéo de la 1re étape

VIDEO GIRO - L'Autrichien Lukas Pöstlberger (Bora-Hansgrohe) a remporté ce vendredi à Olbia la première étape de la 100e édition du Giro. Il a devancé les sprinteurs Caleb Ewan (Orica-Scott) et André Greipel (Lotto-Soudal). Il est donc le premier leader de la course.

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07 mai 2017

Deuxième étape : Olbia - Tortoli 221 km (Le 6 mai 2017)

Nous allons commencer à nous habituer à sa silhouette longiligne, ses longues cannes qui appuient élégamment sur les pédales, son visage impassible qui ne trahit pas ses souffrances. Dans ces scenarii de courses immuables, où dès les premiers tours de roues un petit groupe tente sa chance pour ne récolter que quelques accessits aléatoires ; et plus sûrement montrer le sponsor pendant des heures devant les caméras des télévisions, Daniel Teklehaimanot, déjà échappé hier, a remis ça aujourd’hui.

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Peut-être que la Sardaigne de l’entroterra, avec ses hauts-plateaux émaillés çà et là par des sommets dénudés et rocheux, avec ses herbes rases qui n’attendent que quelques rayons supplémentaires pour prendre leur teinte blonde estivale, ces paysages que l’on peut qualifier de « sauvages » tant l’emprunte humaine semble rare, ne sont pas sans rappeler à notre Erythréen des similitudes avec son pays natal.
Avec un vent du sud qui soufflait parfois en forte rafale, le peloton, malgré les 3 500m de dénivelé sur ce parcours de l’intérieur, n’a jamais vraiment eu l’intention de « faire la course ». Il a laissé dans sa maîtrise - presque scientifique - du temps, les cinq fuyards se battre contre ce vent de face, les avalant juste au sommet de la dernière difficulté de la journée, le Passo Genna Silana, à un peu plus de 1 000m d’altitude tout de même.

 

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Le peloton donc, s’est résolu à faire de cette journée une randonnée cyclotouriste. Il faut dire que ces routes s’y prêtent. Qui aime le vélo se rêve en train de gravir ces cols réguliers, sans trop de pourcentage, avec ces routes qui épousent les reliefs des montagnes, les contournent à flanc de coteaux, les caressent le long de lignes de crête aériennes et dégagées. Quelques villages retirés, agrippés sur des éperons rocheux viennent parfois rappeler que les hommes vivent ici depuis la nuit des temps. Dans cette région de la Barbagia (ainsi nommée par les romains car ils considéraient les habitants comme des barbares, sans doute car ils étaient moins malléables), la mer est lointaine, parfois même inaccessible par la route, comme cette portion finale de l’étape qui s’étend sur 70 km de Dorgagli à Tortoli ; les rives du golfe d’Orosei ne sont accostables que par la mer.

Le cyclisme a cela de différent de tout autre sport, c’est que les acteurs sont parfois sur la scène sans jouer. Il se passe des heures de course sans agonisme. Comme si pendant 80 mn d’un match de foot, les joueurs jouaient à la baballe, discutant entre eux, ne tirant jamais aux cages, ne cherchant rien d’autre que passer le temps. Sur leurs selles, les coureurs du Giro, traversent le pays, comme dans un grand défilé cyclosportif. D’ailleurs le Giro, à l’opposé du Tour de France, ressemble à ces grandes messes du vélo que sont les « cyclosportives » comme l’Ardéchoise, ou les « gran fondo » comme on les nomme de ce côté-ci des Alpes. Si au Tour, pendant les « Grandes Vacances Estivales », la densité des spectateurs est disproportionnée ; on trouve des spectateurs littéralement partout sur la route, chaque petit emplacement est squatté. Ici, au Giro, la caravane peut passer de longs kilomètres sans voir personne. Les coureurs retrouvent ainsi l’essence même du cyclisme : rouler. Mais, dès qu’elle approche un centre habité, les villages se peignent de rose, la foule se masse pour applaudir le Giro, leur Giro, dans une atmosphère populaire authentique. Hier, nous avons même pu apercevoir des femmes revêtir leurs beaux costumes traditionnels, véritables trésors hérités de l’histoire, qu’on ne sort du placard qu’aux très grandes occasions. Il semblerait que le Giro en fasse partie.

 

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Si le peloton s’est finalement offert une journée de transition, avalant toutefois plus de 200km à 35 km/h de moyenne, sans donner le moindre signe d’effort - nous sommes nombreux à rêver à de telles performances ! Devant, Daniel Teklehaimanot, est rentré dans l’histoire. En passant intelligemment en tête au sommet du Passo Genna Silana, juste avant le nez du peloton il est devenu le premier africain et le premier « black », à revêtir la maglia blu, qui distingue le meilleur grimpeur de l’épreuve. Daniel est un récidiviste, puisqu’il avait fait le coup sur le Dauphiné Libéré et même au Tour de France.

 

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Mais personnellement je trouve que ce maillot-là a une saveur encore plus particulière. L’Erythrée est en effet liée étroitement à l’Italie. Elle fût à la fin du 19eme siècle, l’une des rares colonies italiennes. Puis vint Mussolini et ses rêves d’Empereur Romain qui envahit l’Ethiopie voisine et annexa le pays à l’Afrique Orientale Italienne, une utopie nauséabonde qui ne résista pas aux offensives des britanniques durant la guerre. Dans le livre de François Ruffin, « Asmara et les causes perdues », on peut se faire une idée de cette capitale profondément marquée par la colonisation italienne, notamment dans son architecture (on l’appelait la Piccola Roma), ses terrasses où l’on déguste les mille variétés des cafés italiens, et au travers de ceux qu’on a dénommé les « ensablés », des vieux colons italiens qui sont restés sur place après la débâcle de Mussolini. En restent-ils aujourd’hui, pour voir le longiligne Daniel Teklehaimanot, revêtir le maillot bleu de meilleur scalatore ?
L’Erythrée a gagné son indépendance en 1993 au terme d’une longue guerre initiée en 1962 contre son voisin Ethiopien, désireux d’avoir un accès à la Mer Rouge. Sous un régime plus qu’autoritaire, en guerre larvée avec l’Ethiopie, avec une économie exsangue à cause des années de guerre, le pays a peut-être esquissé un sourire et ressenti un sentiment de fierté, une brise d’optimisme venue de la Botte.

 

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Sur les derniers kilomètres quasiment tous en descente, on a vu Nibali se faire plaisir dans les virages, espérer une faute des ses adversaires, puis comme un brusque retour à la normale, les équipes des sprinters, ces énormes bonhommes bourrés de testostérones, ont pris les commandes du long serpent coloré. Pas de place pour les surprises ce jour. Et à ce jeu-là, le plus athlétique, le plus impressionnant, celui qu’on surnomme le « gorille », l’allemand Greipel est venu cueillir son premier bouquet sur le Giro, et enfiler le Maillot Rose. Un gorille en rose. Voilà qui pourrait être le titre d’un roman. Et toujours pas de mer à l’horizon…

 

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Le résumé vidéo de la 2e étape du Giro

Lors de la deuxième étape de ce Giro qui reliait Olbia à Tortoli, l'Allemand André Greipel (Lotto Soudal) s'est emparé du maillot rose. Roberto Ferrari et Jasper Stuyven complètent le podium.

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08 mai 2017

Troisième étape : Tortoli - Cagliari 145 km (Le 7 mai 2017)

Troisième et dernière journée en Sardaigne. La partition est connue, les gammes répétées jusqu’à l’ennui. La descente vers le sud de l’île avec arrivée dans sa capitale, Cagliari, n’est qu’un avatar des autres étapes. Des courageux s’embarquent pour une journée exposée au vent – et aujourd’hui il jouera son rôle ; pendant que le peloton, comme un bon berger, garde à faible distance les éclaireurs. C’est le déroulement classique d'une étape d’un Grand Tour (mais de plus en plus souvent toutes les courses cyclistes).

 

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Si vous souffrez d’insomnie, si vous avez besoin d’une aide pour faire une sieste, ce scénario télévisé tombe bien à propos. Je ne peux que féliciter les commentateurs qui doivent meubler, pendant des heures parfois, le vide. Un exercice compliqué. Rebondissant sur une crevaison, une petite chute, le placement dans le groupe d’un favori, un arrêt pipi, le Wikipédia d’un village que l’on effleure et tout autre micro-événement qui vient rompre la monotonie. Ce ronron paisible est un excellent somnifère, d’autant plus quand le cadet de la maison squatte l’écran familial pour jouer à Lego Star Wars sur la PS 4, m’obligeant à suivre ce film dénué d’action sur internet, avec son lot de contrariété : une image en basse définition (j’ai une connexion antédiluvienne) et des arrêts sur image intempestifs qu’il faut sans cesse « rafraîchir ». Même sur le bord de la route, la ferveur d'hier semble s'assoupir, et cette image qui fait le tour du web, des ces Nonne attendant le passage des coureurs semble en être le sympathique symbole.

 

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Heureusement, sur la chaîne L’Equipe, on a trouvé la parade. Le quatuor de commentateurs a le bon ton de me réveiller. Jérôme Pineau, ancien coureur professionnel, semble passer son temps à mettre l’accent sur les défauts du Giro et du cyclisme italien en général, usant de vieux clichés usés. Stephen Roche, un excellent coureur des années 80, use de son délicieux accent irlandais pour rappeler que c’était mieux avant. L’inénarrable « Polo la Science », que les chaînes publiques ont mis à la retraite, s'est vu repêché pour répertorier les intérêts touristiques et quelques vieilles anecdotes de course. Mais le grand leader de ce quatuor est Patrick Chassé. Sensé être le spécialiste es cyclisme, il me surprend tous les jours par ces erreurs qui frisent parfois la contrepèterie, comme lors de la première étape. Sur un graphique, il confond la vitesse (Speed) des coureurs avec celle du vent (qui était de 25km/h), et en conséquence, ne sait plus commenter le pourcentage de la pente (Slope) (le graphique indiquait 4%) et se perd dans une explication abracadantesque avant d’être repris par son compère Pineau. De même, hier, sur un tableau montrant l’âge des plus jeunes coureurs, de 1 à 6, dans l’ordre donc, il cafouille en le lisant à l’envers. Bien sûr, ce ne sont que des détails, mais ils ont le don de m’agacer et le mérite de me tenir éveillé.

 

Si les deux premières journées, les paysages et les routes pouvaient compenser le léger ennui éprouvé devant la course, dans cette courte descente vers le sud de la Sardaigne, il n’en fût pas de même. La route principale de la côte orientale de l’île se faufile dans une vallée déjà bien jaunie par le soleil. Les agglomérations sont lointaines, la mer reste à distance. Les tunnels et viaducs se succèdent après de longues lignes droites. Pas vraiment l’idéal pour les cyclotouristes. Par contre, une fois atteint le bord de mer vers le Capo Carbonara, la route s’incurve brusquement vers l’ouest pour rejoindre Cagliari par un lungomare bordé de petits capi et qui offre quelques magnifiques plages cachées derrière les figuiers de Barbarie. De splendides paysages avec des eaux limpides. Le vent s'invitant dans le tableau méditerranéen, zébrant d'écumes les flots de cette côte méridionale.

 

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Voilà de quoi réanimer les téléspectateurs mais aussi la course qui prend finalement son véritable départ. Car tout le monde le sait, qui dit vent, dit éventail, puis bordure. Qui parle d’éventail et de bordure pense immédiatement aux formations du nord, les équipes flandriennes et bataves. Et parmi elles, la plus forte est la Quick-Step. Secoué par un Jungels impressionnant, le peloton s’est morcelé dans les derniers hectomètres. Un groupe dominé outrageusement par les Quick-Step s'est détaché. Une véritable leçon, la démonstration d’un travail collectif, tout l’art de transformer un sport individuel en sport d’équipe. Toutefois, comme il faut un vainqueur, et comme tout ce joli travail était préparé pour leur sprinteur maison, le colombien Fernando Gaviria, à l’instar d’un Falcao recevant une offrande devant le but, n’a pas manqué de serrer un point rageur en franchissant la ligne en première position.

 

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Si ce n’est pas la première fois qu’un colombien gagne sur le Giro, ils sont d’ailleurs parmi les favoris pour la victoire finale avec Nairo Quintana, c’est sans doute la première victoire au sprint pour les sud-américains. La mondialisation du cyclisme semble même transformer les qualités intrinsèques des coureurs. Quand les colombiens ne se distinguaient qu’à l’approche des sommets, ils ont aujourd’hui un vivier bien plus complet. Fernando Gaviria n’a que 22 ans, et il n’y a pas à douter que cette victoire agrémentée du maillot rose, délaissé par Greipel sur un ennui mécanique survenu au plus fort de la bagarre, ne passera pas inaperçu à Bogota, Medellin ou Cali.

 

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Chaque fois qu’un colombien se distingue dans le monde du vélo, ressurgissent toujours en moi les souvenirs de Lucho Herrera avec son maillot Café de Colombia. Comme une madeleine de Proust. Lucho Herrera, ce frêle et pourtant magnifique grimpeur des années 80. En l’absence de tout bon coureur italien capable de bien figurer sur le Tour - Saronni et Moser, et les autres les suivant, se confinaient dans leur rivalité domestique -  je m’étais attaché à ce colombien. Je m’identifiais à lui, essayais de reproduire son style en montée, les coudes à angle droit, les mains qui mordent les cocottes des freins, les cheveux mi-longs au vent formant une raie verticale.

 

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C’était encore l’époque des vitesses sur le cadre, des cales pieds classiques et des têtes dénudées, sans casques, qui permettaient de reconnaître les coureurs même à la télé. Aujourd’hui, on a l’impression voir les mêmes crânes clonés à l’infini.
Je me souviens de cette étape qui se terminait à Saint-Etienne, en sautant par-dessus le Pilat. Lucho, retardé pour je ne sais plus quelle raison, remonte tout le peloton et s’enfuit sur les petites routes du Pilat. Dans la descente, il tombe et le visage ensanglanté, il va cueillir une victoire héroïque. Derrière lui, un groupe avec le Maillot Jaune Hinault, dans le sprint, le « blaireau » s’affale et lui-aussi, sonné et le visage en sang franchit la ligne. Epique !

 

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A cette époque, je voyais Herrera comme le David qui devait combattre les Goliath (Hinault, Fignon, Lemond). C’était pour moi toute l’essence du cyclisme, l’utopie de voir le petit battre les géants. Ce n’est jamais vraiment arrivé, même si le délicat et timide colombien s’est forgé un beau palmarès en gagnant une Vuelta, deux Dauphiné Libéré notamment; des victoires de prestige comme sur les Tre Cime di Lavaredo dans le froid glacial d’un Giro et quelques étapes du Tour; et ce Maillot à Poids dont il fut l'un des illustres détenteurs et qui lui allait si bien, comme un costard qui tombe bien.

 

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Je me souviens aussi de son courage lors d’une étape d’anthologie qui se terminait à l’Alpe d’Huez. Celle où Tapie ordonna à Lemond et Hinault de finir ensemble, dans un main dans la main qui scellait plus un contrat commercial qu’une amitié. En cette époque heureuse, avec mes parents et mon frère, nous avions vu la course à deux endroits, sur les premières pentes du Galibier et dans un des 21 lacets de l’Alpe. Lucho Herrera, lâché dès les premières pentes - l’étape passait par le Col du Galibier puis la Croix de Fer avant la montée sur l’Alpe d’Huez - s'était noyé dans l’anonymat du peloton, gravissant les pourcentages qui devaient le faire Roi en compagnie des colosses du grupetto. Sa détermination à aller jusqu’au bout, à ne pas abandonner, à ne pas trahir son métier m’avait tout autant touché que s’il s’était hissé sur les pédales pour s’envoler victorieusement vers les cimes. Cet épisode c'était les prémices d’un nouveau cyclisme, plus commercial, moins spontané, le vélo allait passer dans une nouvelle ère, plus technologique, plus scientifique, plus pointue, bientôt dépassée par le dopage de masse. Lucho Herrera restera à jamais mon dernier héros sans ambiguïté, le dernier espoir d'un David victorieux, la dernière idole de mon enfance.

 

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Échappé pour la deuxième fois depuis le départ du Giro, Eugert Zhupa, ceint de son maillot de champion d’Albanie est un précurseur. Je n’ai pas souvenir de voir des coureurs des Balkans dans le peloton. Si les slovènes, tchèques, slovaques, polonais ont leur part dans le concert mondial du cyclisme, il est inutile d’y rechercher des ex-yougoslaves ou des grecs. Aussi, la présence de cet albanais de 27 ans me fascine. Quel impact son exposition au-devant du peloton peut-elle avoir dans ce pays où les routes bitumées commencent à peine à quadriller le territoire ? Sans doute de manière marginale. Je me suis posé d’ailleurs la question sur le parcours de cet albanais. Quels chemins a-t-il put suivre pour endosser la casaque d’une écurie professionnelle ? Zhupa est né en Albanie, mais dès l’âge de cinq ans il a quitté son pays, comme beaucoup d’albanais, pour rejoindre l’Italie. Là, sa fiche Wikipédia n’en dit pas plus. Comment s’est-il dirigé vers le cyclisme plutôt que vers le football (sport le plus prisé par la diaspora albanaise), comment a-t-il gravit les échelons dans les courses amateurs pour signer un contrat pro ? Son histoire m’intrigue, et à défaut de la connaître, je vais suivre attentivement ses performances. Hier, après son échappée, il s’est accroché au premier groupe (une cinquantaine de gars qui entouraient les grands leaders de l’épreuve) pour terminer à une honorable 20ème place, prouvant ainsi un certain talent de rouleur.

 

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Le résumé vidéo de la 3e étape du Giro

Comme vendredi, le sprint massif prévu à l'arrivée de la troisième étape n'a pas eu lieu. Fernando Gaviria s'est imposé à Cagliari, ce qui lui permet de prendre le maillot rose à André Greipel. Découvrez le résumé de l'étape en vidéo. Le Giro 2017 est à suivre en direct sur La Chaîne L'Equipe .

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09 mai 2017

Journée de Repos (Le 8 mai 2017)

Le Giro s’offre une première journée de repos. Après seulement trois jours de course cela peut paraître un peu prématuré. Pour les coureurs cela l’est sans doute, mais le poids de leurs revendications ne pèse pas très lourd face aux contraintes commerciales et organisationnelles. Sur un Grand Tour, non seulement on demande aux sportifs de parcourir autour de 3 000 km (3 615 km ici) sur leur vélo, mais souvent, après l’étape ils sont obligés de se coltiner un transfert plus ou moins long, la plupart du temps en bus. Pour les organisateurs, qui doivent concocter d’abord un parcours en tenant compte des demandes des villes (et de leur contribution pécuniaire) pour accueillir la course, ces transferts doivent leur donner une sacrée migraine.
Imaginez qu’il faut déplacer 197 coureurs, leur staff avec directeurs sportifs, mécaniciens, médecins, kiné, cuistots et bus des équipes ; l’ammiraglia (les voitures et les vélos) ; les voitures et motos suiveuses ; les médias ; la caravane publicitaire qui atteint deux kilomètres de long. Et imaginez qu’en l’occurrence, le transfert se fasse entre deux îles. En abandonnant la Sardaigne et ses centaines de drapeaux aux quatre têtes de Maures pour rejoindre la Sicile, la Trinacria, le Giro ne pouvait faire à moins que de faire une pause. L’avion pour les sportifs, le reste de la caravane en bateau.

 

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Voici donc les coureurs au repos. Du moins, sans compétition. Parce que les vélos sont déjà de sortie, et on tourne les jambes gentiment sur les routes siciliennes. Demain, les choses sérieuses commencent avec une arrivée sur l’Etna. Un terrain abrupt, où le spectacle peut venir autant du paysage lunaire que des attaques des principaux favoris. Vicenzo Nibali est chez lui. Il arrivera même dans sa ville après-demain, lui, qu’on surnomme « le requin de Messine ». Mais Nairo Quintana ne sera pas dépaysé, il pourra se rappeler qu’en Colombie les volcans se comptent par dizaine.

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De tous les sports, le cyclisme est sans doute le plus populaire, au sens où les « champions » se mêlent à la population. Les routes d’une course professionnelle sont l’un des rares stades sans droit d’entrée. Le seul spectacle sportif gratuit. La proximité des coureurs et de la course est totale. Ces « stars » passent à quelques mètres des spectateurs, à une tape dans le dos. Il faut avoir vécu une arrivée d’étape pour se rendre compte de la simplicité des cyclistes. Plus facile sur un Giro ou un Dauphiné Libéré que sur le Tour et sa démesure, les aires d’arrivée permettent de côtoyer les coureurs qui sont très accesibles, contrairement à d’autres sports plus médiatiques et paranoïaques. Allez-y avec un enfant, et les types avec un dossard ne manqueront pas d’offrir bidons ou casquettes à vos gosses, et avec un grand sourire en prime. Bien entendu, ce sera plus difficile avec Nibali, Quintana ou Froome. Les Fuoriclasse se parent souvent d’une bulle protectrice.
Mais en dehors des courses aussi, les « champions » se mêlent à la « vraie vie ». Leurs terrains d'entraînements ne sont rien d’autre que nos routes de tous les jours avec leur circulation et leur insécurité.

 

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La « vraie vie » vient parfois brutalement nous le rappeler. Le 22 avril dernier, Michele Scarponi, le lendemain de la dernière étape du Tour des Alpes que j’aie suivi à la télévision, est parti sur ses routes pour une sortie de décrassage. Il n’est jamais revenu. Heurté par une camionnette, l’accident bête ne lui a laissé aucune chance. Depuis le départ d’Alghero, les tifosi ne manquent pas de lui rendre hommage, son nom est partout, inscrit sur le sol à la peinture, sur des maillots portés, sur des pancartes levées. Son abscence est omniprésente.

 

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Un autre fantôme rode sur le route du Giro. Marco Pantani nous a quitté en 2004, rongé par la pression de la "vraie vie". Pris en tenaille entre son image d'icone absolu, et la décadence de sa vie. Les inscriptions sont encore nombreuses, les tifosi du pirate font vivre sa mémoire, oubliant le côté obscur de sa force. Au détour d'un virage, à l'entrée d'un village, au sommet d'un col, on peut encore voir des pancartes "Pantani Vive". Comme si l'Italie n'avait pas fait le deuil de son campione, de l'utopie de ce chevalier s'en allant battre le fer contre les monarques autoritaires qu'étaient les Indurain, Ullrich, ou autre Armstrong.

 

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Le cyclisme est un sport terriblement difficile, qui explique pour certains ses dérives dopantes, mais c’est aussi un sport effroyablement dangereux. Le cas de Scarponi n’est malheureusement pas isolé, et certains professionnels ont échappé au pire par miracle après des accidents terrifiants. Des miracles j’en vois à chaque fois que je suis une course de vélo, quand les sprinteurs font du coude à coude à presque 70 km/h, quand le peloton lancé à vive allure évite un rond-point, un rétrécissement de terrain ou pénétre dans un chemin où il n’y a de place que pour deux de rang, quand les descendeurs sèment les motos suiveuses et frôlent les précipices dans une étape de montagne. Ils sont plusieurs « morts en course ». Je me souviens de Kiviliev, sa mort a obligé l’UCI à rendre obligatoire le port du casque, de Fabio Casartelli sur le Tour, et de Wouter Weylandt dont le destin est venu se briser sur un mur du Passo del Bocco. Le Bocco, un col anodin des Apennins pour la plupart des gens, pas pour moi. C’est le col qui relie ma ville natale, sur la côte Ligure, au village familial.Chaque fois que nous prenons cette route nous passons devant ce mur où les cyclistes du dimanche déposent un souvenir en sa mémoire.

 

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Demain la corsa rosa va grimper sur les pentes de l’Etna. La lave a façonné le paysage jusqu’à la mer, la terre fertilisée croule sous les agrumes, les figuiers de Barbarie s’accrochent aux rochers, au-dessus la muntagna ne cesse de cracher son panache de fumée et surveille avec son port altier, tout le pays. C’est dans ce décor que mon grand-père a grandi, c’est lui qui m’a légué le nom que je porte, et sans doute une part de mon caractère que j’ai hérité de cet environnement mi-fécond, mi-aride. Il est rentré à l’hôpital. A 95 ans, je souhaite vivement qu’il puisse voir son pays à la télévision, lui, qui a dû le quitter si jeune. Voir cet Etna qui nous uni...

 

 

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10 mai 2017

Quatrième étape : Cefalù - Etna 181km . (Le 9 mai 2017)

 

La montagne accouche d'un sourire

 

C’est l’histoire d’un rendez-vous manqué. Les champions avaient donné rencard à la Montagne pour la séduire. Ils avaient tenté les jours d’avant de montrer leurs plus beaux atouts en utilisant les réseaux virtuels, chacun espérant briller devant ses yeux. Parmi eux, Nibali jouait le rôle du favori. Parce qu’il était d’ici, parce que son élégance, sa bravoure, son panache, devait en faire l’heureux élu. L’histoire était écrite, mais les contes de fées ne sont plus aussi romantiques qu’ils l’étaient. A une époque où l’amour passionnel s’incarne dans la soumission, l’Etna, avec ses 50 nuances de gris de lave refroidie n’a pas voulu s’incliner devant l’un de ses prétendants. Les candidats se se sont fatigués à envoyer les gregari à l’avant, comme les ados envoient leurs amis pour vanter à la belle convoitée leurs qualités. A muntagna se contenta de leur souffler un vent de face. Ils passèrent d'interminables lignes droites dans cette configuration, entre des gros blocs de lave noire qui sonnaient comme autant de veto. Elle est pourtant attrayante cette montagne avec son charme austère, son espace lunaire, cette beauté sèche et pourtant terriblement sensuelle avec ses nombreuses bouches volcaniques. Cette volupté vous enveloppe et vous ensorcelle. Un peu étourdit par son éclat et malgré tous les signes de refus qu’elle envoyait, Nibali tenta le coup du speed-dating. Le rendez-vous vira au fiasco. Quelques secondes d’un tête à tête inutile. Ni Nairo Quintana, le colombien, qui connaît parfaitement ce genre de séductrice, ni Thibault Pinot, un peu trop tendre pour s’attaquer à si forte personnalité et encore moins les autres outsiders dont la jeunesse est un obstacle à ce jeu dangereux, n’ont osé briser l’indifférence orgueilleuse de la Montagne.

 

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La montagne a toutefois accouché d’un sourire. Le slovène Jan Polanc avait pris la poudre d’escampette, avec trois autres comparses, juste après le départ de la belle Cefalù aux consonances tellement siciliennes. La course s'échappait de la Mer Thyrriéniénne par une interminable montée dans les Monti Nebrodi, une des chaînes montagneuses de la Sicile. Wikipédia et même Jean-Paul Ollivier n'ont pas éclairé l'etymologie du Portello della Femmina Morta, le nom lugubre que porte ce col franchit par le Giro.

 

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Le parcours ménageait ensuite une belle balade dans l’arrière-pays de l’Etna. On l’apercevait du haut de l’hélicoptère de la course, le sommet étant pris dans un épais nuage.

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L’image n’était pas sans me rappeler la maxime de mon Nonno, quand la montagne qui domine notre village familial, est prise dans les nuages « Quando il Monte Pelpi mette il cappello, in tutto il mondo è il bordello ». Il n’en fût rien, nous l’avons vu. La bagarre étant remise aux calendes grecques, les quatre fuyards se faufilaient dans le décor grandiose de la Sicile. Cette Sicile authentique, ce « grenier à blé » des romains qui n’a pas encore abandonné, malgré les différentes révolutions et colonisations, son organisation en Latifundium (De grands domaines agricoles dominés par un «Maître »). Les champs cultivés s’égrènent en vallons et collines, ils ont encore leur manteau de verdure. Dans quelques temps, le tableau va exploser de soleil, les champs seront écrasés de lumière, les blés blonds vont onduler sous les assauts de la chaleur, l’ombre ne sera plus que le refuge de quelques chèvres chétives.

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Polanc perd deux de ses compagnons dans les traversées de Cesarò, Bronte, Adrano, Biancavilla, Nicolosi. Autant de villages ramassés sur eux-mêmes, qui s'inclinent sous les 3 330 m du volcan, avec leurs ruelles étroites traversant les centres sur des pavés ancestraux, les fenêtres protégées par des fers forgés, les balcons ouvragés donnant sur la route et les innombrables églises baroques qui pointent vers le ciel aux côtés des toits de tuiles rouges.

 

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Autant de villages que mon grand-père a traversé, où il a laissé la trace de sa jeunesse, des bouts de vie que je ne connaîtrais jamais. Il est tellement étonnant de voir par hélicoptère les images d’un passé invisible. Je suis tellement certain que l’on se compose de la géographie d’où l’on vient, que je recherche dans cette diffusion télévisée, allongé au fond de mon canapé, les détails qui trahissent ce mon tempérament. Mon grand-père ressemble tellement à ce pays qu’il est impossible que je n’en conserve pas les traits. Comment ne pas relier mon caractère calme et parfois éruptif à l’Etna. Cette dichotomie entre la réserve que je dégage au premier abord, comme ces villages aux portes verrouillées, et je l’espère, mon amitié inaltérable lorsque je daigne ouvrir ma porte.  Ma curiosité pour la civilisation arabe, car je n’oublie pas que l’Etna prend aussi le nom de Mongibello (venu de Djebel, la montagne) hérité de l’époque où les musulmans dominaient la région.  Mon attrait pour le multiculturalisme, la Sicile étant la somme des différentes colonisations laissées par les envahisseurs qu’ils soient grecs, carthaginois, romains, byzantins, musulmans, normands, espagnols, bourbonnais et même savoyards. Peu de régions ont connu autant d’occupants différents et qui ont tous laissé leurs empruntes architecturales ou culturelles. Comme le célèbre commissaire Montalbano de Andrea Camilleri, je mène mon enquête à travers ce décor pour découvrir les pièces manquantes de mon puzzle intime. 

Là où la route s’incline vraiment en direction du sommet, Polanc se débarrasse du dernier compagnon de route. Il est désormais seul face à la grandeur de ce site unique, tellement fragile, comme écrasé par la Montagne. 

 

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Sur les trois possibilités pour rejoindre le Rifugio Sapienza, la route choisie est peut-être la moins favorable aux hommes seuls. Les longs bouts de tout-droit sont pénibles, les lacets inexistants, la route large. Les données sont simples. Il a 4 mn d’avance sur le peloton qui ressemble à une grosse coulée de lave tentant de l’avaler. Dense, encore épaisse, elle avance inexorablement, mais lentement. Trop lentement. Ses à-coups désordonnés sur la pente régulière ne viendront pas à bout de ce jeune slovène. Il sentira son haleine brûlante souffler sur sa nuque, mais l’Etna préférera aujourd’hui la compagnie d’un soir plutôt que convoler en justes noces. Comme dans un rêve éveillé.

 

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Et comme l’époque semble au libertinage, a muntagna a pris un second amant, offrant au jeune et très prometteur luxembourgeois Bob Jungles une belle tenue rose à défaut d'un costume de marié. Champagne !

 

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Le résumé vidéo de la 4e étape du Giro

Parti dès le premier kilomètre, Jan Polanc (UAE) a remporté ce mardi la 4e étape du Giro au terme d'une longue ascension solitaire sur les flancs de l'Etna, en Sicile. Bob Jungels (Quick-Step Floors) est le nouveau leader du classement général. Le Giro 2017 est à suivre en direct sur La Chaîne L'Equipe .

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11 mai 2017

Cinquième étape : Pedara - Messina 159 km (Le 10 mai 2017)

En roue libre, bras en croix, torse bombé pour bien montrer son sponsor, Luka Pibernik, crut avoir gagné « la plus belle » de sa carrière.

 

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En tête du peloton afin de protéger son leader Nibali, il allongea le groupe. Dans cette large rotonde urbaine qui servait de demi-tour pour remonter la large Via Garibaldi de Messine, Pibernik prit quelques longueurs d’avance.

 

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Il pensa alors refaire le coup de Lukas Pöstlberger. Sauf que d’une façon incompréhensible, il ne savait pas qu’il y avait un circuit final à parcourir deux fois. C’est donc les bras en croix qu’il dut entendre la cloche qui indique ce dernier tour. Incompréhensible parce que cette bévue montre qu’il n’avait pas lu son roadbook, que le briefing d’avant course n’a pas été bien clair, et surtout que la communication avec le leader n’est pas terrible. Se leurrer ainsi alors que le Giro pose ses valises dans la ville de naissance de Nibali, lo squalo di Messina, est une erreur professionnelle. Si on ajoute à cela l’exclusion de Moreno pour un mauvais geste sur Rosa commis la veille, la nouvelle équipe de la star italienne – Bahrain-Merida - sur qui repose tous les espoirs de la péninsule, n’a pas pris un départ convainquant sur ce Giro centenaire.

 

Ce n’est pas le cas des Quick-Step. Le maillot rose est bien ancré sur les épaules de Jungels qui semble pouvoir le conserver tant que les cadors se regarderont en chiens de faïence. Fernando Gaviria est venu cueillir son deuxième bouquet et sa paire de bises rouge à lèvres sur le podium de Messine. S’il avait bénéficié de la bordure provoquée par la puissance du futur maillot rose, Bob Jungels, pour régler un tout petit groupe en Sardaigne, cette fois le colombien s’extirpa de la meute des grosses cuisses avec l’autorité et la tranquilité de celui qui a déjà gagné. Imparable.

 

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Le tracé de l’étape était plutôt enclin, dans un premier temps, a une belle bagarre pour prendre le large. L’étape, partie de la banlieue de Catane, s’enroulait dans les jupons de l’Etna – jolie expression que j’ai lue dans l’Equipe – redescendait sur la côte en longeant les extraordinaires gorges de l’Alcantara (Un nom qui trahit la présence espagnole) et faisait un crochet touristique sur les hauteurs de Taormina et son célèbre théâtre grec d’où la vue embrase la mer et l’Etna d’un seul tenant.

 

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Il n’y avait plus ensuite qu’à longer la côte vers le détroit de Messine. Comme chaque jour, deux fuyards tenus en laisse par le peloton, malgré les innombrables églises, n’ont même pas eu le temps de prier pour espérer une victoire.

 

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Rien ne pouvait empêcher l’emballage final promis aux sprinteurs. La route se frayait un passage sur cette étroite bande de terre prise entre mer et montagne, tantôt côtoyant les plages désertes, pénétrant dans les nombreux petits centres urbains, jonglant entre l’autoroute et la voie de chemin de fer. Qu’elle est belle la Sicile vue d’en haut. Et cet "hors-saison" est un véritable appel au voyage. Je téléporterai volontiers ma méridienne sur une de ces langues de sable face au flot azur. 

 

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Mais pour avoir passé des vacances sur cette même côte - nous en avons profité avec Ivann pour revoir des photos de notre incursion dans ce coin -  au ras du sol, la saleté vient polluer la carte postale. L’incurie des politiques locales se retrouve même dans l’état des routes. Selon Jérémy Roy, marqué par une lourde chute la veille, les routes étaient constellées de trous qui les rendaient dangereuses. Je veux bien croire, vu les stigmates qu’il porte, qu’il n’est pas très envie de retâter le sol de Sicile.

 

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La terre sicilienne n’est pas une terre de tout repos. Messine en est le dramatique symbole. Déjà ravagée par des tremblements de terre et des révoltes violentes tout au long de son histoire, un matin de décembre de 1908, une terrible secousse suivie d’un tsunami dévastateur rasa littéralement la ville. Des centaines de milliers de morts d’un côté et de l’autre du stretto furent pleuré.

 

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La réalité vient parfois épouser la légende. Ulysse en route pour son Ithaque, fût contraint d’affronter ce détroit périlleux, il dut combattre les deux monstres qui l’attendaient sur chaque rive. D'où l’expression : tomber de Charybde en Scylla.
Nibali et Quintana, dont l’animosité se répand dans les médias, seront-ils les deux monstres de ce Giro ?

 

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Le résumé vidéo de la 5e étape du Giro

Le Colombien Fernando Gaviria (Quick-Step Floors) s'est imposé pour la deuxième fois sur le centième Giro en dominant le sprint qui a conclu la cinquième étape, mardi à Messine. Il a devancé Jakub Mareczko, Sam Bennett et André Greipel. Le Giro 2017 est à suivre en direct sur La Chaîne L'Equipe .

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12 mai 2017

Sixième étape : Reggio Calabria - Terme Luigiane 217 km (Le 11 mai 2017)

 

JOUR BLANC EN CALABRE

 

C’était un jour blanc. Au propre comme au figuré. La Calabre n’offrait pas ses plus chatoyantes couleurs. Le ciel laiteux, la mer sombre avec ses lourdes vagues venant s’écraser sur des plages de sable gris, n'inspiraient pas forcément une vision de vacances idylliques. Les villages de l’intérieur avec leurs case popolare, parfois très délabrées, dénonçaient cet écart que le Sud n’a jamais réussi à combler sur le Nord dominant. Les champs étaient balayés par le vent. Les plaines agricoles se succédaient dans les petits vallons qui s’égrènent entre deux collines. Il y a quelques temps, Rosarno fût le théâtre de violentes émeutes d’ouvriers agricoles africains. Ils dénonçaient des actes racistes.  Les terroni, comme les appellent les italiens du nord, ces « cul-terreux », ces immigrés de l’intérieur qui montaient au Nord chercher du travail, ces victimes d’un racisme intérieur, sont devenus les coupables. L’immigration bouleverse les équilibres de l’Italie, dans un pays habitué à une une émigration massive, elle impose de nouveaux rapports de force en inversant le flux migratoire. 

 

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Le pays était endormi, uniquement secoué par le passage des cyclistes entre les rues de ses bleds somnolents. Les jolis bourgs accrochés aux montagnes étaient figés dans leur passé, les marina désertes avaient un goût d’abandon. Le contraste de lumières avec l’étape d’hier était saisissant, le tableau malgré le charme de ses coups de pinceaux était palot. Un peu à l’image de ce peloton, incapable de forcer son destin. Un peu à l’image des hommes forts qui se marquent aux cuissards, se toisent d’un regard et font semblant d’impressionner leurs adversaires en mettant en file indienne leurs équipiers. En vain.

 

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Comme tous les jours, il y avait des coureurs à l’avant, cinq cette fois-ci. Ils sont arrivés au bout après plus de 200 bornes à jouer à saute-mouton par-dessus quelques strappi de la côte.

 

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Pourtant, la Calabre offrait en cette fin d’étape un terrain propice aux mouvements. Terre de brigands, paraît-il, on pouvait s’attendre à une embuscade. Les petits centres aux contours médiévaux avec leurs tours séculaires en imposaient le cadre.

 

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Sur cette même ligne d’arrivée, une montée nerveuse de 2 km, les précédents vainqueurs (Konishev, Fondriest, Jalabert, Garzelli) laissaient espérer qu'un puncheur puisse s'en inspirer pour semer la zizanie. La belle descente en lacets, placée juste avant le début de la rampe finale, paraissait une opportunité parfaite pour Nibali pour tenter de grapiller quelques secondes.

 

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Ce genre de final semé d’embûches est la marque du Giro, ce qui le différencie nettement du Tour de France, dont le gigantisme ne lui permet pas de glisser sur des si petites routes. Seulement, voilà, comme on a coutume de dire, ce sont bien les coureurs qui font la course, et il faut bien constater que depuis le départ, ce Giro se calque sur le Tour. Au pays du catenaccio, la dizaine de favoris n’ont pas envie de se découvrir si tôt dans la partie.

Les cadors se neutralisant, le maillot rose n'étant pas inquité, la victoire dut choisir le sien. Devant, le deuxième larron de Trek-Segafredo, Pedersen, fut le premier à lâcher prise, le spécialiste italien de la fuga, Andreetta, de la controversée Bardiani pour des cas répétés de dopage, était trop léger pour atteindre le final. Pour Pöstlberger, premier maillot rose de ce Giro, la pente était trop raide. Il restait alors deux maillots rouge sur la ligne qui se disputaient la gagne. Dans un sprint acharné et interminable, le suisse Dillier de la BMC devançait d’un un boyau son compagnon Stuyvens, dont l’immense déception pour l’occasion perdue s’affichera de longues minutes sur les écrans de la télévision. Pour lui aussi, c’était un jour blanc.  

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Le résumé vidéo de la 6e étape du Giro

Première victoire d'étape sur un Grand Tour pour Silvan Dillier. Membre de l'échappée décisive, le coureur de la BMC a devancé de peu sur la ligne Jasper Stuyven (Trek Segafredo) dans un sprint très disputé. Découvrez les meilleurs moments de la journée en vidéo.

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13 mai 2017

Septième étape : Castrovillari - Alberobello 224 km (Le 12 mai 2017)

 

CES DRÔLES DE TRULLI

Que cette étape fut ennuyeuse pour les téléspectateurs. Peu de personnes doivent s’installer sur leur canapé pour suivre ces étapes de transition en intégralité. Il n’y a pas si longtemps, la télévision intervenait seulement dans les derniers kilomètres, juste au moment où l’on préparait l’emballage final, maintenant la prise d’antenne s’effectue juste après le départ pour de longues heures qu'il faut souvent meubler. C’est qu’il doit donc bien y avoir de nombreux amateurs assez fous ou n'ayant rien d'autre à faire pour suivre - et survivre - à ces diffusions. Et quand je pense que pour la première fois, cet été, toutes les étapes du Tour de France seront diffusées dans leur intégralité, je reste très dubitatif. Bonne chance aux commentateurs. Heureusement j'ai assez de comptabilité à terminer pour garnir ces heures creuses. Encore mieux, une visite de mon oncle, ma tante et mes parents, a le double mérite de combler l’ennui de la course, et de me forcer à me lever du canapé pour les accueillir et bavarder avec eux avec un immense plaisir.

Pour être honnête, il n’y avait pas grand-chose à attendre de ce tracé s'amusant à faire des chatouilles à la botte, exactement sous la plante de pied. Un tracé presque plat, plutôt inhabituel sur le Giro. En Italie, avec cette échine dorsale des Apennins qui coure du Nord au Sud, toutes les régions ont leurs montagnes. Les Pouilles, le talon de la botte, est la région la moins montagneuse du pays. De là à imaginer le Giro emprunter pendant de longs, très longs kilomètres, une autoroute, il y avait un grand pas. On a vu le peloton croiser camions et automobiles sur cette route à double sens. Rien à se mettre sous la dent, même l’hélicoptère ne trouvait aucun point d’intérêt.

 

 

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Qu’elle dut être longue pour les fuyards. Parce que, comme tous les jours, des doux rêveurs sont partis dans une aventure vouée à l’échec. Ponzi et Fonzi étaient monté dans ce bateau ivre, et admettons-le, ces noms nous faisaient esquisser un léger sourire, nous ne pouvions les prendre très au sérieux, même accompagnés du russe Kozontchuk. C’est Ponzi qui tomba volontairement à l’eau, se laissant volontairement décrocher. Pas fou le Ponzi, il avait bien compris que le peloton en maîtrisant l’écart autour des 4 mn maximum, ne donnerait aucune possibilité à l’échappée d’arriver à bon port.

 

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Heureusement, pour les coureurs surtout, le parcours quitta ce chemin de croix et pénétra l’intérieur des Pouilles. On vit enfin des rangées d’oliviers noueux, des vignes, des arbres fruitiers, des champs labourés, des forêts de pins, des routes étroites bordées de murets de pierre sèches, on vit enfin la beauté des Pouilles.

 

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Avec un vent proche du sirocco, avec cette température qui avoisinait les 30°, avec la splendeur de ces villages chaulés de blanc qui se nichent sur des promontoires, leurs toits plats et les campaniles à la place des minarets, les coureurs pouvaient se croire au Maghreb.  Entre deux bavardages en famille, la télé nous montrait les splendeurs de cette région. Voilà enfin de quoi éveiller la curiosité. Si l’Italie est le pays qui possède le plus grand nombre de sites classés à l’UNESCO, le parcours que suit le Giro aujourd’hui en frôle certains, comme l’inclassable Matera et ses sassi aux maisons troglodytes ou l’historique château octogonal de Castel del Monte, le plus symbolique des nombreuses forteresses des Hohenstaufen érigées dans la région.

 

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Ce centième Giro compte rendre hommage à son histoire et aussi à ce pays incroyable qu’est l’Italie. L’arrivée de l’étape est fixée à Alberobello, un autre site classé à l’UNESCO grâce à ses drôles de Trulli. Ce sont ces étranges bâtiments de forme circulaire coiffés d’une coupole d’ardoises, entièrement blanchis à la chaux et qui étincellent dans le paysage. Dans toute la Vallée d’Itria, ils sont omniprésents. Tantôt servant d’habitat saisonniers isolés dans les champs, tantôt regroupés en véritables agglomérations comme ici à Alberobello. Ce type d’architecture est véritablement unique. Il date du XVème siècle et semble avoir pris son essor pour contrecarrer une taxe sur l’habitat imposée par le Royaume de Naples, alors dominant. Ces constructions en pierres sèches, sans mortier, facilement « démontable », échappait à l’impôt. C’est donc au cœur de ce site que les organisateurs de la corsa alla maglia rosa ont tracé la ligne blanche. Riche idée.

 

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Le sprint était inévitable et nous nous sommes donc installés devant l’écran pour suivre les derniers soubresauts d’une course jusque-là aussi terne que la brume blanchâtre qui l’avait accompagnée.

 

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Les sprinteurs sont de drôles de personnages. Il faut être un peu inconscient pour se lancer à corps perdu dans un emballage dont on ne sait si l’on en réchappera. Il en faut comme on dit, pour jouer des coudes à 70 km/h, parce que vos collègues, qui sont autant d’ennemis, ne comptent pas vous laisser passer. On dit que les sprinteurs forment une sorte de caste dans le peloton, et pour être adoubé par les plus aguerris, les prétendants doivent impérativement s’imposer avec autorité mais aussi respect et maitrise.

Le finish était mouvementé, plein de virages, de rétrécissements, de ruelles étroites, les « trains » des sprinteurs, dans ces conditions, avaient beaucoup de mal à se mettre en place. L’audace étant une des qualités de la jeunesse, on a vu les futurs cracks de la discipline s’emparer des avant-postes. Il a fallu une photo-finish pour départager ces casse-cous qui nous ont offert un spectacle enfin à la hauteur du décor. Parmi eux, le colombien Gaviria est celui qui me fait la plus forte impression. Quel numéro de funambule ! Il a toutefois dû s’incliner devant la petite fusée australienne, Caleb Ewan, 22 ans au compteur et qui pour sa première participation au Giro a fait mouche. Sam Bennet est le dernier mousquetaires complétant le podium. Il n’y avait que quelques centimètres entre ces trois artistes cascadeurs et la photo finale au milieu des trulli d’Alberobello sera une image marquante du Giro.

 

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Avec son visage juvénile aux traits asiatiques, Caleb Ewan est un coureur unique, un drôle de trullo parmi ses condisciples. Comme eux, il dégage une belle robustesse, malgré sa taille atypique pour un sprinteur. Quand les Gaviria, Greipel ou autre Bennet, avoisinent ou dépassent le mètre quatre-vingt, notre vainqueur du jour émarge à 1m65. 

 

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Tranquillement protégé par sa formation, Jungels a endossé pour le quatrième jour la tunique rose, tandis que les italiens restent fanny après 7 étapes, ce qui arrivent très rarement. Et ça commence à jaser de l’autre côté des Alpes.


Il y a onze ans, jour pour jour, c’était un autre sprinteur australien de petite taille, Robbie Mc Ewen, qui l’emportait du côté de Forli. Il y a onze ans naissait notre fille du côté de Grenoble. Un bonheur éternel. Durant ce mois de mai 2006, Ivan Basso allait écraser le Giro. La sonorité de son prénom allait nous inspirer au moment d’en trouver un pour notre garçon : Ivann, naissait trois ans plus tard.  

 

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14 mai 2017

Huitième étape : Molfetta - Peschici 189km (Le 13 mai 2017)

UNE PREMIERE VRAIE ETAPE

 

Quand le Giro réunit en une seule étape des paysages à couper le souffle et une course débridée, qu’il saupoudre le tout d’une belle dramaturgie avec ses martyrs et ses bienheureux, il parvient à être à la hauteur de sa renommée. Voilà une étape dont il a été difficile de détourner les yeux, et cela, dès la première heure, parcourue à 55 km/h de moyenne. On a deviné de suite que l’étape n’allait pas manquer de sel, et les formidables salines de Margherita di Savoia servaient de décor somptueux à une énorme partie de manivelle.

 

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Devant, un groupe de 16 bataillait pour maintenir son avance sur un peloton en file indienne, comme suspendu sur un fil de bitume entre deux eaux, d’un côté l’Adriatique, de l’autre le rose (dut aux petites crevettes qui colonisent les bassins) des marais salants incarnant à merveille la corsa alla maglia rosa. On a même vu dans les premiers frimas de la course, mon ami Zhupa tenter de se faire la belle, sans doute qu’il humait l’air de son Albanie natale qu’on pouvait presque apercevoir outre-adriatique.

 

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Devant les roues des coureurs surgissait le promontoire du Gargano, le massif montagneux qu’on appelle l’éperon de l’Italie. Il avance sa carcasse calcaire dans les eaux azur de l’Adriatique. Il est le cadre aride du roman de Laurent Gaudé : Le soleil des Scorta qui dépeint la rugosité de ce coin reculé des Pouilles au XIXème siècle. Le Gargano est aussi un lieu de pèlerinage pour les adorateurs de Padre Pio, dont mon grand-père fait partie. C’est à San Giovanni Rotondo que le Saint Homme vécu. On lui prête des guérisons miraculeuses, un dévouement franciscain auprès des pauvres et des stigmates sujettes à controverse. En 1937, c’est le très pieux Gino Bartali, partisan de la Démocratie Chrétienne, qui franchit en tête pour la première fois le Monte Sant’Angelo, il n’y a pas de hasard.

La dizaine de kilomètre à 6% redistribuait les cartes. L’expérimenté Leon Sanchez s’isola à l’avant suivi de près par Visconti et Conti entre autres, revenus de l’arrière.

 

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La descente était grandiose, bitume refait de frais, les vues sur la côte et la mer étaient aériennes. Sanchez, comprenant qu’il ne pouvait finir seul, se releva pour attendre un groupe où Valerio Conti endossait rapidement un maillot rose virtuel. On allait longer le littoral jusqu’à l’arrivée. Et quel littoral ! Les 80 derniers kilomètres n’étaient qu’une succession ininterrompue de saliscendi bien casse-pattes. Je ne sais pas si les coureurs arrivent à voir le paysage, surtout quand la course est intense comme hier, nerveuse, à l’image de Conti qui gesticule vertement quand le groupe tergiverse, trop effrayé de louper la giornata. Sans doute l’aperçoivent-ils de manière inconsciente, plongé dans un brouillard où se mêlent l’adrénaline de la compétition et le supplice de la douleur quand, au bout d’une descente, ils se trouvent confronté à un mur et que les cuisses se mettent à brûler intensément.

 

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Calé dans le canapé, moi, je me régale. Les pins d’Alep garnissent le promontoire. Les falaises blanches tombent à pic dans des eaux émeraudes. La mer, de ce côté-ci de l’Adriatique a une couleur vraiment spéciale, presque surnaturelle. Ivann qui patiente avant d’accéder à l’écran me dit que la mer a la couleur du ciel, et il n’a pas tort. On arriverait sur quelques plans à les confondre.

 

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Quelques enclaves dans la roche cachent des plages paradisiaques. On aperçoit les trabucchi, d’anciennes machines de pêches. Ce sont des plateformes suspendues au-dessus de la mer d’où les pêcheurs font descendre leurs filets.

 

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Comme des pierres précieuses sur cette couronne naturelle, les villages balnéaires ornent le littoral. Vieste, Peschici où est tracée l’arrivée, étincellent sous le soleil. Les maisons chaulées avec leurs toits plats perchées sur des falaises au-dessus de petits ports ou de plages à taille humaine, laissent deviner les ruelles étroites et les volées d’escaliers qu’ils renferment, comme des trésors secrets. Sans la maladie qui me cloue sur le canapé, je me verrais bien imaginer un voyage hors-saison dans ces Pouilles, joyau de l’Italie que je n’ai pas encore eu le temps de découvrir.

 

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Dans ce stade extraordinaire, les acteurs du Giro, noyés de chaleur, nous ont offert un spectacle à la hauteur. Le terrain étant plus propices aux petits gabarits on retrouvait à l’avant des espagnols, des italiens, un français. Des nationalités plutôt effacées jusqu’à présent. Après un moment de flottement, un coup de poker menteur entre les échappées eux-mêmes et entre l’échappée et les Quick-Step, convoqués pour la défense du maillot rose de Jungels, on retrouvait à l’avant cinq hommes, deux espagnols, deux italiens, et un autrichien qui ne tarda pas à décrocher. Le duel entre Nibali et Quintana se livrait à travers leurs lieutenants respectifs, le sicilien Visconti et le basque Izagirre. Jamais leur avance ne dépassa les 4 mn, et une fois remis de ses émotions, Jungels chuta dans une descente, les coéquipiers du maillot rose se mirent à la planche, et tentèrent de faire tomber les fuyards dans leurs filets. Détricoté de son virtuel maillot rose, Valério Conti se livra entièrement à la victoire d’étape. Il était le plus actif dans ce groupe de quatre, mais tour à tour, Visconti, puis Sanchez suivi par Izagirre et à plusieurs reprises Conti osaient partir seul. En vain.

 

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Malgré un retour supersonique du peloton qui pensait pouvoir jouer la gagne, dans le match Italie-Espagne, la décision allait se prendre dans les rues tortueuses et raides de Peschici. Toute bonne dramaturgie a son héros malheureux. Dans le final de cette pièce haletante, c’est le valeureux Conti, en s’allongeant sur le bitume dans le dernier virage, qui endossa le rôle du maudit.

 

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Izagirre, le plus discret jusqu’ici, sauta sur l’aubaine, et résista au retour de Visconti dans les plus forts pourcentages (12%) de ce Mur de Huy écrasé de soleil.

 

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Peut-on dire que le score est ouvert : Quintana 1 – Nibali 0 ? Pas certain, puisque tous les favoris encore regroupés dans un peloton morcelé se sont neutralisés. Seul Landa (3ème en 2015) a tenté une manœuvre sur ces tobogans de la côte, vite remis à l’ordre. En lisant de plus près le classement de l’étape (6ème  Pinot, 7ème Nibali, 8ème Yates, 9ème Kruijswijk, 10ème Jungle, 11ème Thomas, 12ème Dumoulin etc…) on peut imaginer que les prétendants au triomphe final ont des fourmis dans les jambes, et que l’arrivée sur la rude montée du Blockhaus dans les montagnes des Abruzze nous donnera déjà quelques indications sur les hommes forts de ce mois de mai. Je laisserai le dernier mot à Pinot : c'était une étape très rapide, une première vraie étape.

 

 

 

Le résumé vidéo de la 8e étape du Giro

Le coureur de la Movistar, Gorka Izagirre, l'emporte en haut de la côte finale devant Giovanni Visconti et Luis Leon Sanchez au terme d'une étape très rapide et animée. L'Espagnol a profité de la chute de Valerio Conti dans le dernier kilomètre pour attaquer et créer une cassure suffisante pour lever les bras à Peschici.

https://www.lequipe.fr



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15 mai 2017

Neuvième étape : Montenero di Bisaccia - Blockhaus Della Maiella 149 km (Le 14 mai 2017)

LE NOUVEAU PIRATE

 

Un doigt pointé vers le sol, puis un doigt pointé sur son torse, Nairo Quintana en triomphant, semblait signifier que cette montée, dont on dit qu'elle est la plus difficile du Giro, lui appartenait. Les dernières plaques de neige d’un hiver rigoureux zébraient les abords de la ligne d’arrivée à 1 665 m d’altitude, dans la Montagna della Maiella, un massif âpre et sauvage, premiers contreforts des Abruzze. Le public, beau joueu malgré le recul de son protégé, Vicenzo Nibali, n’hésitait pas à marcher sur ces plaques de neige pour applaudir le nouveau maillot rose au teint buriné des hauteurs colombiennes. Dans ce match annoncé, Quintana 2 – Nibali 0. 

 

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Il ne fallait pas être grand clerc pour deviner le déroulement de cette étape qui prit son envol le long de l’Adriatique, traversant des villages aux ruelles étroites penchées sur des promontoires au-dessus de la mer. Elle devait se résumer à une inévitable course de côte. On vit de façon classique une échappée matinale vouloir anticiper la montée finale avec une petite avance. On y trouvait étrangement un Davide Formolo à découvert. Une erreur tactique pour le jeune italien qui terminera 10ème de l’étape, après avoir été repris avec ses compagnons de jeu par le peloton.

 

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Car pour les favoris, aujourd’hui, il était hors de question de laisser la gagne à des seconds couteaux. Ce sont les Movistar de Quintana qui se mirent à la planche. Chacun retrouvant son rang, comme Izagirre, vainqueur la veille et qui endossait à nouveau son costume d’équipier. Finies les paillettes. Les maillots bleus n’étaient pas là pour plaisanter, et on vit ce même Izagirre tancer un intrus qui avait l’outrecuidance de venir s’intercaler entre les roues du train bleu.

 

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Je ne sais pas exactement quand les « trains » sont apparus dans le cyclisme. Sans doute faut-il regarder du côté des sprinteurs et de Cipollini, qui avait mis au point cette technique pour dominer son monde. Les Us Postal avaient transposé cette technique en montagne de manière à propulser Lance Armstrong vers cettegloire éphémère qui le couvre d’opprobre aujourd’hui. Inutile de rappeler pourquoi. Ce train, dont la musette est bourrée de doutes, qu’a repris à son compte l’équipe Sky et le controversé Chris Froome. Si la vox-populi des pays « historiques » du cyclisme rejette cette approche rationnelle, pragmatique, programmée, des anglo-saxons, on ne peut que constater quand on observe ce sport sous toutes ses coutures - et pas seulement quelques semaines durant l’été – que le « train » est utilisé par toutes les équipes et sur toutes les courses.

 

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Dans la longue approche du Blockhaus de la Maiella, avant d’entamer le pied de la côte proprement dite, le train des Movistar a dispersé le peloton. Mais c’est une moto qui a fait le plus de dégâts, irréversibles ceux-là. Un policier s’est arrêté sur le bas-côté d’une façon totalement inopinée provoquant la chute de plusieurs coureurs. C’était le moment où la course devenait très nerveuse, le train des Sky qui devait protéger ses deux leaders les remontaient vers l’avant, déséquilibré par la moto, un coureur tomba et entraîna un terrible strike dans les rangs des Sky. Les maillots noirs étaient quasiment tous à terre. Geraint Thomas qui nourrissait quelques ambitions termina à plus de 5', Mikel Landa avec le grupetto. Autre victime notoire, le jeune Adam Yates, 4ème du dernier Tour, tentait de revenir dans les roues du peloton des chanceux, il vint mourir à quelques mètres mais ne rentra jamais, débours pour le britannique : 4’39'' et perte du maillot blanc de meilleur jeune. Pour le directeur de course Maurizio Vegni, « la moto s’est arrêtée car elle attendait les attardés pour les couvrir. C’est une erreur d’évaluation, c’est un élément de la fatalité. Mais je ne voudrais pas que cet incident ruine le travail que la polizia effectue depuis des années, en, pensant seulement à la sécurité des coureurs ». Il n’est pas certain que cette explication puisse réconforter les malheureuses victimes.

 

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La route s’enfonçait inexorablement dans cette Italie rurale où les collines vertes et les forêts sombres buttaient contre les aspérités de la montagne. On passait les derniers villages recroquevillés autour de leur église avant d’attaquer la route qui mène au Blockhaus.

 

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En 1967, Merckx montra au petit monde du cyclisme qu’il était capable de suivre les meilleurs grimpeurs et de les battre sur leur propre terrain. Le jour où Merckx est devenu Merckx diront certain. 

 

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Le peloton rétrécissait en même temps que la route sous l’impulsion des équipiers de Quintana et notamment d’un Anacona déchaîné. Avec Ivann et mon père qui m’accompagnent sur mon canapé, on dévore autant de bonbons que de coureurs qui sautent, les uns après les autres. Il fait beau et chaud dehors, la nouvelle de la naissance de mon neveu hier soir me donne le sourire et je bénis une mobilité presque retrouvée. La journée et belle et la course passionante. Il ne m'en faut pas plus pour être bien. Retour à la course où l’élégance du maillot rose disparaissait dans les pentes les plus dures, il s’aplatissait sur sa machine, et bientôt quitta les roues. Sans espoir de sauvegarder ses secondes d’avance, il laissera 3’30''

 

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Ils n’étaient plus qu’une poignée à sept kilomètres du sommet quand le petit colombien et grand favori du jour et de la course, se leva sur les pédales et accéléra. Amador n'eu même pas à effectuer sa part de travail. C’est Nibali qui répondit le premier. Les bras allongés sur le cintre du guidon, en position de contre-la-montre, il reprit la roue du colombien sans effort apparent. Facile. Thibaut Pinot montait sur son porte bagage. On assistait alors au bras de fer attendu entre les deux favoris, arbitré par la fougue maîtrisée du français.

 

 

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Que c’est excitant le vélo quand les masques tombent, et que les cadors du peloton se dévoilent. Que c’est emballant le vélo quand i campioni essaient de devenir des campionissimi. C’est d’autant plus poignant dans ce paysage de moyenne montagne où la route étroite ondule dans les alpages, étroit serpent de bitûme délimité par deux blanches où l’on voit chaque petit groupe de coureurs se débattre face à la pente, les nuages menaçants couvrant les hauts sommets encore enneigés. La montagne est l’essence du cyclisme. C’est son écrin, là où les légendes se sculptent dans la roche millénaire, où la terre tente de rejoindre le ciel.

 

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Quintana écrit son histoire sur les pentes du Blockhaus. Après trois nouvelles attaques comme autant de paragraphes, à chaque fois conclues par un retour de Nibali et Pinot, le quatrième assaut à 4.7 km du sommet sera le bon. A la manière d’un Pantani, dont le fantôme rôde toujours autour de la course, Quintana est capable de répéter des attaques aériennes. Un style bien différent de celui de Nibali. Les fesses posées sur la selle il dut se résoudre à remettre les mains sur le guidon, le sicilien perdait la bataille de l’intox. Cette fois il laissa le colombien gagner mètre après mètre. Pinot, impressionnant d’aisance et gérant sa course avec intelligence, haussa son rythme. Nibali, en perdition ne sut répondre. Au plus fort de la pente qui atteignait par moment les 14%, le colombien dont le visage impassible n’incite pas à l’empathie, creusait l’écart, 30’' d’avance sans sourciller.

 

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Les émotions allaient crescendo quand on aperçut que le maillot blanc et noir de Tom Dumoulin accompagné du Bauke Mollema en rouge, revenir sur le squalo. J'eus alors un espoir qu’ils puissent servir de locomotive à Nibali, mais l’italien ne résista pas non plus à ce retour. Il faut dire que Tom Dumoulin semble avoir atteint sa maturité. Lui, le spécialiste du chrono vient titiller avec aisance les purs grimpeurs. Avec son style posé, sans à-coups, gérant parfaitement son effort, il boucha le trou sur Pinot.

 

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L’autre néerlandais Mollema décrocha à son tour. On pénétrait dans une forêt de hêtres, la pente devenait plus douce, le duo franco-néerlandais limitait la casse, mieux, grignotait quelques secondes sur Quintana qui s'avançait de plus en plus sur le bec de sa selle, en gagnait sur Mollema et surtout NIbali. Surtout, le duo devenait la menace la plus sérieuse pour Quintana étant donné leur supériorité supposée dans les contre-la-montre. Surtout, les pentes du Blockhaus étaient fatales à la plupart des autres prétendants. Les pauvres Gerrans, Yates ou Landa, mais aussi les Kruijswijk, Zakarin, Van Garderen. Le podium se dessinait.

 

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Au sommet de ce Blockhaus, ces casemates érigées dans la nouvelle Italie unifiée pour lutter contre le brigandage, Quintana est allé chercher le prestige d’une victoire d’étape et un maillot rose pour garnir sa malle au trésor. Mais attention, contrairement - et heureusement – à ce que peut faire un Froome sur le Tour, le nouveau pirate n’a pas assommé le Giro. 24’’ sur Pinot et Dumoulin, 41’’ sur Mollema et « seulement » 1’ sur Nibali malgré sa défaillance, le Giro n’est pas terminé, loin de là, il vient en fait tout juste de commencer, les pieds presque dans la neige, la tête dans les nuages et l’espoir pour ceux-là de décrocher la lune.

 

 

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17 mai 2017

Dixième étape : Foligno - Montefalco 39km c-l-m (Le 16 mai 2017)

DUMOULIN DANS LE VENT

 

 

Parce que mes cyclistes favoris n’ont jamais été des grands spécialistes de l’épreuve solitaire, le contre-la-montre n’est pas ma tasse de thé. Pourtant, la discipline est un examen de vérité. Pas de corps à corps, de coup de bluff, de suceur de roues, de travail d’équipe, d’alliance, la course contre le chronomètre ne souffre d’aucune excuse. C’est une lutte entre l’homme sa machine et la route. C'est le polus fort qui gagne. Point !

C’est le retour à nos rêves de gosses, quand on enfourchait le vélo après l’étape du Tour, qu’on roulait seul sur les routes autour de chez soi et qu’on se prenait pour les champions de l’écran cathodique. Il n’y avait personne avec nous, que nous et notre vélo, et c’est dans ces instants de fiction que l’on mesurait toute la difficulté de ce sport. Je suis sûr que pour certains, ce furent les seuls coups de pédales de toute leurs vies. Pour d’autres, au contraire, une passion était née.

Il est rare de trouver des grimpeurs qui rivalisent avec des machines à rouler. Dès Anquetil, peut-être le plus élégant de l’histoire du chrono, ces chronomens ont souvent écrasés les Grands Tours grâce à leur supériorité dans cette discipline. Merckx, Hinault, Lemond, Indurain, Ullrich, Armstrong, Wiggins et dans une moindre mesure, Froome, ont bâti leur succès contre-la-montre, tuant souvent tout suspense. Bien entendu, il faut aussi savoir se défendre dans les cols, mais j’ai toujours pensé que la partie était pipée. Un très bon coureur dans l’exercice solitaire fera en quelques kilomètres une différence abyssale par rapport à un pur grimpeur dans une longue étape de montagne.


Même à la télé, cet événement n’est pas le plus spectaculaire. La monotonie des images est seulement brisée par les annonces des temps, d’abord intermédiaires puis finaux. Pour le public sur le bord de la route, par contre, c’est une journée agréable. On voit passer tous les coureurs un par un, le spectacle est garanti par ces drôles d’extra-terrestres dans leurs tenues moulantes, leurs lunettes futuristes, leurs casques profilés et ces vélos extraordinaires qu’ils enfourchent : cadre plongeant, roues lenticulaires ou à bâtons, guidons de triathlète. Le contre-la-montre c’est un peu l’image de modernité d’un sport ancien, un peu vieillot, qui a du mal à attirer la jeunesse dans ses rayons.

 

 

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Pour les anonymes, les sans grades, les Porteurs d’Eau du peloton, le contre-la-montre c’est la possibilité de se mettre quelques minutes en lumière. Ils ne réaliseront pas de performance, ne créeront pas de surprise sportive, les contre-la-montre sont une journée de repos pour ces équipiers qui seront mis à contribution plus tard. Mais ce jour, ces « sans noms », voient leurs patronymes s’afficher sur les lèvres des spectateurs qui scrutent l’ordre des passages, les voitures suiveuses exposent sur des pancartes les inconnus, ceux qu’on ne cite jamais, les Slagter, Golas, Serry, Rota ou autre Pelucchi, qui se cachent dans les contre fonds du peloton ont leurs noms qui s’incrustent sur l’écran de la télévision. Peut-être les quinze secondes de célébrité prophétisées par Andy Wharol.

 

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Le parcours de 39km entre Foligno et Montefalco en Ombrie, était adapté aux gros rouleurs. Les organisateurs avaient bien tenté d’équilibrer les chances en incluant des bosses, mais elles n’étaient pas suffisamment pentues pour laisser une vraie opportunité aux grimpeurs de limiter la casse. L’Ombrie est une région oubliée du tourisme de masse qui envahit la Toscane voisine. Pourtant ses collines douces couvertes de vignes, ses cyprès qui bordent les chemins, ses villes historiques comme les voisines Assisi ou Peruggia, et ses formidables petits bourgs médiévaux dispersés dans le paysage, n’ont rien à envier à sa cousine de douceur. Les vignes du Sagrantino, l'un des plus réputés cépages italiens, servant d'arrière plan aux coureurs.

 

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Le pauvre Nairo Quintana dont le maillot rose était magnifiquement assorti au marbre du Duomo roman de Foligno où était juché le départ, allait se fracasser contre ces collines, étourdi par les premiers kilomètres plat comme la main où il fallait envoyer du braquet, comme écrasé par le vallonnement des petits monts,  peu à l’aise dans les virages - il se fit même une belle frayeur dans l’un d’eux - le cul posé sur le bec de selle il luttait contre sa machine, presque saoulé dans ce pays du Sagrantino.

 

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Comme l’a dit Thibaut Pinot, moulé dans son beau maillot Bleu Blanc Rouge, lui aussi très décevant au regard de ses précédents progrès dans l’exercice, (19ème à 2’42’’) : je n’ai pas fait corps avec mon vélo. Pour le rose colombien, le débours est légèrement plus élevé, 2’53’’, et perte de la tunique rose en sus. Le petit Adam Yates perd 2’39’’ ; Pozzovivo, l’ultime poids plume capable de s’immiscer dans le top 5, la facture s’élève à 3’07’’.
Quand on voit le gain minime relevé sur les pentes du terrible Blockhaus, il y a encore de quoi s’interroger sur l’équité de la guerre entre contre-la-montre et montagne. Nous verrons bien les prochaines journées et surtout la dernière semaine où se concentrent les grandes étapes alpestres. C’est tout l’intérêt de ce Giro, peut-être plus ouvert qu’on ne pouvait le penser.

 

Parce que le grand gagnant du jour était le grand favori de cette étape. Que Tom Dumoulin ait réalisé de bout en bout le meilleur temps, personne ne sera surpris. Que le néerlandais revêtisse la maglia rosa non plus. Par contre, peu aurait parié qu’il pulvérise la concurrence en écartant un renaissant Geraint Thomas, deuxième à 49’’ ; le beau Bob Jungels troisième à 56’’, et plus de 1’40’’ de bénéfice au-delà de la quatrième place. Impressionnant ! Si on ajoute à cela la superbe montée que le nouveau maillot rose a effectué sur le Blockhaus - rappelons-le, l’escalade la plus ardue de ce Giro numéro 100 - la pancarte d'homme à battre semble avoir changé de bonhomme.

J’ai beau avoir une petite dent envers le contre-la-montre, je n’en demeure pas moins très admiratif pour ces campionissimi della crono. Le batave est un exemple pour tous ceux qui veulent progresser dans ce domaine. Sa position est parfaitement aérodynamique, les bras calés sur le guidon de triathlète allongent le dos pour mieux pénétrer dans l’air. Rien ne bouge chez Dumoulin, il n’y a que ses longues jambes qui viennent, comme des pales, actionner la transmission d’une puissance prodigieuse. Tom Dumoulin fait du vent son allié quand les autres semblent le combattre en se déhanchant. Dumoulin a un don, c’est indéniable. Il en a fait aujourd’hui un très bon usage. Il pouvait monter en toute décontraction sur le podium pour recevoir la bise marquée de rouge à lévres des Miss du jour.

 

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Parmi tous les prétendants à la Rosa, Nibali reste le plus énigmatique. Dans cette région viticole, ses supporters taquins tenaient une pancarte où l’on pouvait lire : Pinot Grigio, Nibali Rosa. La Rosa était bien loin, au premier pointage, après les 12km de plats initiaux, Nibali semblait parti pour une journée galère mais il finit très fort dans la partie vallonée du parcours, se jouant avec habilité des derniers virages problématiques. Sixième à l’arrivée, la place est belle, il est le premier des montagnards. Toutefois, il débourse un très lourd 2’07’’ sur le vainqueur du jour, ne gagne « que » 37’’ sur le grimpeur français, et 46’’ sur son ennemi annoncé, Quintana, tous les deux dans une giornata storta. Embêtant ! Le bilan est donc mitigé pour le Requin de Messine, même si cette prestation aurait plutôt tendance à être rassurante sur sa condition physique. Nibali est peut-être celui des favoris qui donne le plus de garanties sur la durée d’une longue course à étapes.

 

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Parce que la troisième semaine est prévue dantesque, la récupération sera sans doute la clé de voûte du succès. Ill ne faudra pas être trop loin de la tête quand on abordera la double montée du Stelvio. Cette Foligno -Montefalco a redistribué les cartes. Dumoulin s’est créé un joli matelas d’avance, mais Quintana, Mollema, Pinot et Nibali se tiennent entre 2’23’’ et 2’47’’ au général. Il faudra voir si les Sun Web de Dumoulin pourront tenir la course si les attaques se multiplient. L’intrigue est loin d’être finie et de nombreuses questions attendent encore leurs réponses. Parmi elles, la plus importante aujourd'hui, est de savoir si Tom Dumoulin parviendra à régir l'accumulation des efforts. Par le passé, il n'a pas donné toutes les assurances, mais ça, c'était avant. 

 

 

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19 mai 2017

Onzième étape : Firenze (Ponte a Emma) - Bagno di Romagna 161 km (Le 17 mai 2017)

 

 

LES INTRIGUES DU POUVOIR

 

 

Il y avait comme un petit air de Renaissance au départ de Firenze. Dumoulin, beau comme le David de Michel-Ange, s’habillant des apparats d’un Laurent de Médicis, voulait régner sur son peuple. A l’instar de la France qui a élu un jeune et nouveau Président de la République, le Giro s’est blotti dans les bras juvéniles du néerlandais. Oui, mais voilà, les intrigues de Palais, les compromissions dans les coulisses du Pouvoir, les complots formentés par la jalousie des laissés-pour-compte, les inimitiés des dinosaures, ne font pas de l'exercice du Pouvoir un long fleuve tranquille. Cette étape en fut en tout point un formidable exemple. Les désordres qu’engendrent les changements se sont exprimés d'entrée. Dans le Passo della Consuma tout le monde a voulu tester la nouvelle équipe dirigeante. Résultat, une zizanie terrible. Des coureurs étaient éparpillés par petit groupe tout au long de ce col de deuxième catégorie.

 

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Nous pénétrions dans l’Italie verte, dans ces parages né le Tibre, le fleuve sacré qui traverse Rome. Les Apennins sont de vieilles montagnes aux pentes douces recouvertes de forêts. Les vallées se succèdent, les coureurs sautant de col en col, franchissant les lignes de crêtes, longeant parfois de belles rivières encore sauvages. Aux sommets de ces passi, la route se dégage des forêts de fayards, de châtaigniers, de chênes pour gravir des dernières pentes à découvert. On découvre alors un paysage montagnard avec ses sentiers qui épousent les lignes de crêtes, ses sommets aux roches volcaniques coiffés d'une croix ou d'une Madonne. Ces paysages qui me sont tellement familiers, qui sont la copie conforme de ceux d’où je viens. Loin des fastes des villes, la modestie des villages rappelle la dureté de la vie dans ces campagnes. Ils ont le charme suranné des coins perdus, la beauté du temps qui passe inexorablement, et celle du  temps qu'on prend à le laisser filer.

 

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Si les pentes de cette étape appenninica ne seront jamais à la hauteur des pourcentages effrayants des Alpes, il ne faut pas négliger la difficulté du jour. Quatre cols au programme, 161 km sans replat toujours en prise. Il n’y aura pas de grand écart entre les favoris, mais ce genre d’étape pèse dans les jambes, et elle pourrait les creuser dans la dernière semaine, ces derniers jours où la récupération aura autant d’importance que le talent brut.

 

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On se demandait comment les Sun Web du leader allaient répondre aux défis qu’on ne manquerait pas de leur proposer. A en croire cette étape, Tom « Le Magnifique » parait avoir pris la mesure de sa fonction. C’était une partie d’échec où il fallait déplacer ses pions avec prudence pour ne pas tout perdre. Les Movistar de Quintana, en plaçant le très bon Amador à l’avant et en mesure de revêtir le maillot rose avait blindé leur position. Nibali dont l’équipe est limitée, avait envoyé Visconti dans l’échappée. Tant qu’Amador ne prenait pas un avance indécente, inutile de bouger, les Barhain-Merida tentaient la victoire d’étape. Une fois le peloton remis en ordre au pied de la deuxième bosse de la journée, les Sun Web ont géré parfaitement les manœuvres de leurs opposants. Isolé par ce premier coup de feu, Dumoulin récupéra ses équipiers. Ils dictaient le tempo tout au long de la journée, limitant l’écart avec Amador en deçà des 5 mn sans vouloir tout à fait revenir. Ce petit jeu obligea la FDJ de Pinot ou les Trek de Jungels à collaborer. L’intérêt était commun. 

 

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Le Fumaiolo, l’une des routes qu’aimaient emprunter Pantani - dont le fantôme est omniprésent, écrasant de son poids la course actuelle – serait le juge de paix de l’étape. Dans ses pourcentages les plus élevés, Nibali, comme souvent, fut le seul à tenter de renverser le récent pouvoir. Ce fut plus un allungo, comme on dit en Italie, qu’une attaque franche et sèche. Si le groupe des favoris ne lâcha rien, Dumoulin contrôlant sans problème, Quintana se cachant toujours dans les roues, Pinot était le plus propice à accompagner l'italien, il contra même à quelques mètres du sommet. Sans réel espoir de faire la différence dans la descente, il se releva. L’action de Nibali écarta pourtant deux des outsiders de ce Giro. Kruijswijk et Thomas ne seront pas sur le podium à Milan. Ils sont aujourd’hui trop limités pour avoir cette prétention.

 

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En cyclisme on a souvent l’habitude de parler de deux courses en une. Si nous scrutons avec délice les mouvements des coureurs intéressés par la victoire finale, les coureurs qui animent les échappées méritent aussi un regard. Aujourd’hui, Omar Fraile, un espagnol élancé comme un lévrier, a été étincelant. En tête pendant de longs kilomètres avec son compères Landa, Fraile contrairement à lui, prit les roues du gros groupe de poursuivants qui s’était constitué dans la Consuma. Dans le dernier col, Pierre Rolland s’envola suivi seulement de notre espagnol du jour. Rui Costa, dont la pointe de vitesse n’est plus à rappeler, les reprit dans la descente.  Sorti du groupe des poursuivants, Kangert rentra dans les roues au terme d’un exercice impressionnant de poursuiteur. Sous la flamme rouge, il ne restait plus que quelques secondes aux quatre pour préparer leur sprint de Bagno di Romagna. Rentreraient, ne rentreraient pas, le suspense était total. Et Omar Fraile, malgré ses 120 km à prendre le vent, réussit à aligner tout ce beau monde. Un véritable exploit pour ce coureur peur habitué à fréquenter les miss des podiums.

 

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Visconti vint s’écraser dans les roues, classé dans le même temps, mais lui et l’Italie sont toujours bredouille et en train de battre un record négatif. Pas de victoire après onze journée, ce n’est arrivé qu’une seule fois dans l’histoire du Giro, en 2010, où il a fallu attendre la 12ème étape pour voir un italien sur le podium. Le cyclisme italien est sans doute dans l’une des périodes les moins fastes de son histoire. On comprend mieux alors les multiples références à Marco Pantani. Heureusement, le public ne boude pas son Giro. Je suis impressionné par l’accueil que lui réserve les gens. Tous les villages se parent de rose avec des centaines de ballons, des maillots, des drapeaux, des franges de papiers, des vélos qu’on accroche un peu partout. Comme au Tour, on rivalise pour faire des dessins, des messages, des petits mots que nous dévoile l’hélicoptère. Le 100 est à l’honneur et il a remplacé, très souvent le W II GIRO (vive le Giro) qu’on lisait avant. Comme on disait avec mon père, le Giro ressemble vraiment de ce côté-là à des « cyclos » comme l’Ardéchoise. Comme on dit d'une ville, il est de taille humaine. 

 

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Pierre Rolland rate le coche dans la onzième étape

Omar Fraile (Dimension Data) a remporté la onzième étape du Giro. Il devance Rui Costa (UAD) et Pierre Rolland (Cannondale). Le Français s'est glissé dans la bonne échappée mais n'a pu rivaliser au sprint.Un groupe de 25 coureurs s'est retrouvé à l'avant dès la première des quatre montées du jour dans cette étape longue de 161 km.

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Douzième étape : Forlì - Reggio-Emilia 229 km (Le 18 mai 2017)

UN, DOS, TRES ...

 

Etrange étape aujourd’hui pour la plus longue distance de ce Giro numero cento. Qu’est ce qui a piqué les organisateurs pour nous pondre ce parcours biscornu ? Alors que la logique aurait voulu que l’on remonte de Forlì à Bologne de manière directe, le tracé obliquait vers les collines des Apennins afin de gravir la Colla di Cassaglia (G2PM 2ème cat) puis de renter sur l’autoroute A1 (!) pour une trentaine de kilomètre, d’y franchir un GPM de 3ème catégorie avec tunnels et viaducs. Le tout à plus de 100 km de l’arrivée. A quoi bon corser un début d’étape de la sorte ?

 

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Il y avait quelque chose de surréaliste à voir les coureurs sur les échangeurs de l’autostrada, se faufiler entre les glissières de sécurité, traverser les tunnels, passer sous les portiques du controllo della velocità tutor et pour finir franchir les péages, et sans s’arrêter bien entendu. C’était d’autant plus surréaliste que je regardais tout cela sur mon téléphone. Obligé de faire une infidélité à mon canapé, j’attendais sur un lit d’hôpital à Lyon, ma troisième injection de mon immunothérapie. Comme me disait Sophie, ils ont donc fermé l’autoroute - et pas n’importe laquelle, l’A1 c’est la Napoli - Milano -  et dans les deux sens, pour laisser s’ébrouer le Giro en début d’étape. J’avais lu quelque part que c’était une façon de mettre en valeur le patrimoine du pays, l’autoroute étant un symbole de la reconstruction de l’Italie d’après-guerre.

 

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Et le passage à Modène ne manque pas de le rappeler. La patrie de Enzo Ferrari est plus connue pour ses voitures de luxe, Maserati, Lamborghini, Pagani et bien sûr les chefs d’œuvres du Cavallino Rampante, plutôt que pour ses monuments classés au patrimoine mondial de l’Unesco. Autre détail, c’est ici également que les célèbres figurines Panini ont vu le jour, inondant le monde entier de leur autocollant.

 

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Qui étaient en tête pendant 200 bornes aujourd’hui ? L’italien Marcato, le russe de service de Gazprom Firsanov, et un coureur de la Bardiani en la personne de Maestri. Equipe aussi bizarre que ce tracé. Il ne se passe pas un jour sur ce Giro - et ailleurs puisque c’était la même chose sur le Tour des alpes ou le Romandie – sans qu’un de ses coureurs ne soient aux avant-postes. Mirco Maestri étant d’ailleurs celui ayant le plus de kilomètres d'échapées depuis le début de l’année. Il a dépassé ce jour les 1 500 km nez au vent. Le résultat de cette stratégie de « montrer le maillot » étant faible. Seulement trois victoires dans cette moitié de saison dont deux obtenues par un coureur déclaré positif juste avant le début du Giro. De quoi répandre les doutes au sein des amoureux du vélo.  Maestri résista quand même jusqu’aux portes de Reggio-Emilia. Une autre ville musée dont le centro avec ses ruelles noueuses et ses piazze est un magnifique condensé de l'art urbain italien.

 

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Nous étions avec Sophie sur l'autouroute du côté de Valence, les nuages se déplaçaient sur le Vercors. Sur le minuscule écran de mon téléphone j’aperçevais les équipes commencer leur ballet habituel à l'approche de l'arrivée. Equipier derrière équipier, en file indienne, les leaders du général à l’abri, les favoris du jour accélérant vraiment dans les derniers hectomètres. On a revu l’albanais Zhupa s’essayer courageusement à forcer son destin, mais à deux kilomètres de l’arrivée la tâche était impossible. Les gros rouleurs avec les poissons pilotes exécutaient parfaitement leur boulot. Les fusées étaient lancées.
Est-il devenu imbattable ? Le colombien Gaviria ceint de sa maglia ciclamino (maillot du leader au classement par point) ne laissa aucune espèce de chance à ses concurrents. Un, dos, tres… la Colombie était en fête.

 

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Le résumé de la 12e étape du Tour de France en vidéo

Surréaliste 12e étape du Tour de France : victime d'un accrochage, dans une foule trop compacte, avec une moto et Richie Porte (BMC), Christopher Froome (Sky) a cassé son vélo puis a couru à pied dans le mont Ventoux, ne sauvant finalement son maillot jaune que grâce à une décision des commissaires, une heure après l'arrivée.

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20 mai 2017

Treizième étape : Reggio-Emilia - Tortona 167 km (Le 19 mai 2017)

LE CHEF D'OEUVRE

 

Parfois, dans la carrière d’un artiste, les chefs-d’œuvre arrivent très tôt. Beaucoup de peintres, de musiciens, d’écrivains, ont créé dans leur prime jeunesse une des pièces majeures de leur vie. A l’aune de leur crépuscule, le grand public retient parmi leurs créations, ces pièces exceptionnelles. Le sprint de Fernando Gaviria dans les rues de Tortona, à 22 ans, vient de gagner ses lettres de noblesse dans une liste de victoires qui risque de s’allonger dans les années à venir. Cette victoire, ceux qui l’ont vécue, s’en souviendront longtemps. Parce que pour faire un chef-d’œuvre dans un sprint, il faut des circonstances particulières, Fernando Gaviria, dont la nationalité colombienne l’aurait plutôt prédestiné à mouliner des petits braquets en montagne, s’est retrouvé très mal placé à l’approche de la dernière ligne droite. Pour que le tableau soit magnifique, il faut que chaque détail de la toile soit remarquable.

 

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Alors prenons dans l’ordre ces quelques secondes de grâce, où à presque 70 km/h le temps sembla comme figé par l’événement et l’avènement d’un Campionissimo.  Grillé par un malin Caleb Ewan, collé à la roue du poisson pilote de son rival, l’argentin Richeze, Gaviria à l’entame de cette ligne droite de légende, se retrouva carrément hors champ des caméras, coupé d’un groupe de neuf déjà en lutte pour la victoire. Soudaint, on vit le maillot cyclamen apparaître tout en bas de l’écran. Devant, deux Bora s’écartèrent sur la gauche, boulot accomplit pour Sam Bennet, leur sprinter maison. L’allemand Selig, un autre Bora, joua des épaules avec Richeze qui pensait emmener avec lui son maître colombien. On faillit déjà aller tous à terre.

Selig lâcha l’affaire quand son leader Sam Bennet passa devant. A cet instant Gaviria avait déjà bouché le trou qui l’avait à priori condamné. Richeze sûr de son fait, tourna la tête sur sa gauche, s’attendant à voir son leader dans sa roue. Mais c’était le minuscule australien qui déboula. La place était trop étroite pour caleb Ewan, entre l’argentin et la roue de Selig qui lâchait prise juste devant lui, les épaules se touchèrent, les vélos tanguèrent, Richeze déchaussa, on crut une nouvelle fois à la chute. D’autant plus que ce fou furieux de Gaviria profita de ce moment incroyable pour se faufiler entre son équipier en équilibre précaire et la rambarde de sécurité, dans un véritable trou de souris, coup de folie absolu et génial.

Il restait 50 m à faire, peut-être moins, Sam Bennet avait toujours deux longueurs d’avance sur le maillot cyclamen. On resta alors stupéfait de la remontée - la remontada comme il dit après course - de Gaviria qui paracheva son chef-d’œuvre en ayant encore le temps de bomber le torse sur la ligne d’arrivée. On aurait dit un adulte qui déposait un cadet.

 

Le sprint houleux remporté par Gaviria en vidéo

Sprinter, c'est aussi l'art de trouver la bonne ouverture : bien placé à 200 m de la ligne, Caleb Ewan (Orica - Scott) n'a pas réussi à se créer un espace pour accélérer jusqu'à la ligne. L'Australien a forcé le passage mais il s'est accroché avec Maximiliano Richeze (Quick-Step) et les deux coureurs ont perdu l'équilibre et frôlé la chute.

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Il fallait voir et revoir ces images pour apprécier à sa juste valeur cette pièce de musée. Un peu à la façon de la Gioconda, où certains détails se révèlent difficilement. Il fallait avoir l’œil sur ces deux Bora qui étaient aux premières loges pour voir ce sprint magistral. Il fallait voir ces deux équipiers lever les bras en signe de victoire à dix mètres de la ligne, certains de voir Sam Bennet enfin triompher. Il fallait deviner leur dépit derrière leurs lunettes, leurs poings frappant de rage les guidons quand ils réalisèrent leur erreur, tellement déçus de passer à côté de cette dernière opportunité. Parce qu'à partir de demain, ce sera un Giro ouvert aux montagnards. Mais nul doute que plus tard ils pourront dire à leurs enfants : ce sprint-là,  j’y étais !

 

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Certes, il manque quelques grands noms du sprint mondial sur ce Giro, mais Gaviria rentrait dans l’Histoire du Giro à double titre, non seulement il magnifiait l’exercice du sprint avec cet emballage exceptionnel, mais devenait à l’occasion, le premier colombien avec quatre victoires dans l’épreuve italienne. Si on rajoute le succès de Quintana, ça fait cinq pour les sudaméricains, alors que les padroni di casa restent toujours fanny. Treize zéros pointés de suite. Un record terrible pour tout le cyclisme italien.

 

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Sinon, que s’est-il passé durant les 167 km de cette étape de plaine ? Je pense que vous avez compris. Trois battistrada (littéralement ceux qui battent la route), le slovène Mohoric, ce bon vieux Pavel Brutt que l’on a souvent l’habitude de retrouver échappé, et tiens, grande nouveauté, un gars de chez la Bardiani, aujourd’hui au tour d’Albanese, un italien malgré son nom. Vous connaissez la suite…

 

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La course empruntait des paysages qui me sont tellement familier. A chaque fois que nous descendons à Bedonia, dans notre fief, nous parcourons l’autoroute qui longeait aujourd’hui la plaine de la Padanie, là où le Pô zigzague pour trouver son chemin le menant sur les rives de l’Adriatique. La richesse culturelle de cette plaine est unique au monde. Chaque ville recèle des trésors à la beauté universelle. Mantova, Cremona, Pavia, Brescia, Verona, Padova, Vicenza s’inscrivent sur les panneaux des autoroutes, comme autant de destination à ne pas manquer. Région riche, l'Emilie-Romagne est pourtant une terre historiquement de gauche; fief du parti communiste italien. Dans une grande fresque cinématographique, Bertolucci dans son film "1900" dépeint l'histoire de cette terre d'Emilie-Romagne pendant les années du fascisme. Depardieu et De Niro, grandioses, incarnent deux amis que leur statut social oppose. Né le même jour dans une grande propriété terrienne, le premier est un métayer attaché à l'exploitation, propriété de la famille du second. C'est aussi sur ces terres que se déroulent les péripéties d'une opposition célébrissime, les vicissitudes de Peppone le maire communiste et de Don Camillo, le curé, ont fait rire sur fond de conflit politique, des générations de téléspectateurs.  

 

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Les coursiers, à l’instar de ce que nous faisons chaque fois que nous retournons « chez nous », délaissent ces pépites urbaines pour foncer, nez dans le guidon, le plus vite possible vers leur destination. J’ai un pincement au cœur quand les images nous montrent la traversée de Parma, encore plus quand le Giro traverse le Taro, cette rivière qui a vu grandir lors de nos baignades estivales, déjà trois de nos générations. Bedonia est à moins d’une heure d’ici, blottie dans les contreforts des Apennins, sous les gros cumulus qui assombrissent les sommets sylvestres. J’en profite pour vanter à Cédric, venu me rendre visite, les atouts de ma région, notamment les sites de parapente et la « grosse pompe du Monte Pelpi ».

 

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Le Giro dépasse Fidenza et son Village Outlet, le Disneyland du shopping, étape obligatoire pour nos reines quand nous posons nos valises dans notre campagne chérie. Après Piacenza, une autre ville au charme méconnu, la route contourne I Colli Piacentini et ses vignobles qui s’étagent sur de beaux côteaux. A Tortona, sur les rives du Torrente Scrivia, Gaviria a placé son accélération foudroyante.

C’est dans le coin que commencent le territoire des Langhe, le pays de Fausto et Serse Coppi. Superbe contrée en dehors des routes touristiques, fait de petites routes ondulant entre les collines et les forêts, traversant des villages miniatures avec leurs tours médiévales et leurs châteaux oubliés, longeant des petits vignobles du terroir. Les assiettes se garnissent de produits locaux. Les champignons dont les vénérables truffes et oronges peuvent même, en automne, agrémenter des assiettes de pâtes fraîches. A moins qu’on ne préfère le gibier, abondant dans le coin. Il y a onze ans, pour notre périple Grenoble – Rome en vélo itinérant, nous étions passés avec Sophie et sa sœur Carole, dans cette région négligée par les touristes pressés de filer vers une Italie plus classique. J’avais eu un gros coup de cœur pour ses paysages authentiques. Il y a onze ans, au terme de notre voyage, naissait sous la toile de tente d’une nuit d’été, celle qui a fêté ses onze bougies il y a une semaine. Le temps passent, les paysages restent. 

 

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Le résumé vidéo de la 13e étape du Giro

Le sprinteur colombien Fernando Gaviria a décroché sa quatrième victoire d'étape sur le Giro (sa deuxième de suite), vendredi à Tortona, au terme d'un sprint impressionnant. Découvrez le résumé de l'étape en vidéo. Le Giro 2017 est à suivre en direct sur La Chaîne L'Equipe .

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22 mai 2017

Quatorzième étape : Castellania - Santuario di Oropa 131 km (Le 20 mai 2017)

LE MYSTERE DE LA FOI

 

L’étape, reliait Fausto Coppi à Marco Pantani, comme un hommage prononcé à ce cyclisme de campionissimi. Ces héros qui ont par leurs exploits enflammé tout un pays, exacerbant un chauvinisme qui prend racine dans ce sentiment d’infériorité que ressentent parfois les italiens, notamment vis-à-vis de la Grande Sœur Française. Une rivalité fraternelle, dont les querelles prennent naissance dans l’admiration de la cadette pour l’ainée. Ces Coppi, ces Pantani, pour les italiens, même si les conditions historiques sont éloignées, sont des modèles, de ceux qui réussissent et rendent fierté au peuple italien.

Castellania, point de départ de cette courte quatorzième étape, est un minuscule petit bourg où sont nés et enterrés les frères Coppi. On peut même y trouver un musée dédié à cet inégalable champion, avec son mausolée où sont allés se recueillir les coureurs.

 

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Comme Coppi, décédé prématurément à l’âge de 40 ans victime de la Malaria, le dernier campionissimo Marco Pantani est parti bien trop tôt, seul et rongé par la coke dans un hôtel de Rimini sur sa côte chérie de l’Adriatique. Le drame de leurs vies vient également rehausser cette gloire posthume qui envahit le pays. En 1999, Marco Pantani allait signer sur les pentes du sanctuaire d’Oropa l’un de ses plus retentissants exploits de sa carrière. Au fait de sa gloire, ceint du maillot rose, il était victime d’un ennui mécanique au pied de la montée. Au prix d’une extraordinaire remontada, il passa en revue tout le peloton dans son style si caractéristique, mains en bas du guidon et en danseuse. L’époque n’était pas encore aux casques obligatoires, et son crâne chauve, lisse et luisant, dépassait puis laissait sur place un très costaud Laurent Jalabert en Bleu Blanc Rouge.

 

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Six jours plus tard, auréolé de deux nouvelles démonstrations en montagne, Marco Pantani n’est pas autorisé à prendre le départ pour un taux d’hématocrite trop élevé. Nous sommes à Madonna di Campiglio, le pirate est évincé de sa course, les images du héros entouré par les uniformes sombres et les casquettes altières des carabinieri feront le tour du monde.

 

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Après la déflagration du précédent Tour de France autour de l’affaire Festina, le cyclisme plongeait dans la dimension de la suspicion. Le moment où la foi il perdit la foi. Plus jamais les exploits ne seront appréciés à leur juste valeur, justement, parce que plus personne ne reconnait les valeurs de ce sport. Entre le cyclisme et ses passionnés, c’est comme une histoire d’amour où l’infidélité est venue brouiller la confiance. Nous ne pouvons déserter ce spectacle sans pour autant pouvoir lâcher prise dans nos émotions. Madonna di Campiglio, pour moi, c’est le moment où la course est devenue plus importante que les coureurs. Les institutions que sont les grandes courses peuvent survivre à l’absence des héros. La preuve, l'engouement que suscite ce Giro malgré l'absence des ces "héros".

 

Comment qualifier alors cette victoire retentissante de Tom Dumoulin aujourd’hui ? A lire les commentaires sur les réseaux sociaux, l’ombre du dopage continue de faire des ravages. Il faut dire que le maillot rose au-dessus de Biella a frappé très fort. Il a assommé ses adversaires et particulièrement les grimpeurs. 
Avant d’atteindre les premières pentes du sanctuaire, la caravane a traversé les rizières italiennes. Incroyable paysage avec ses étendues d’eau où se reflétaient les milles couleurs des maillots. Comme dans un bon risotto, il faut faire mijoter le peloton sur cette vaste plaine avant de rajouter les ingrédients qui vont parfumer ce plat si typique d’un Giro. Pendant que les fuyards quotidiens s’épuisaient à passer des relais inutiles, on voyait au loin se dresser les Alpes. Les sommets devenaient de plus en plus nets, les pentes se couvraient des neiges tardives. Le tableau signifiait au peloton que les choses sérieuses allaient commencer. A partir de ce jour, les cols vont se succéder, la plaine ne sera plus qu’un lointain souvenir. 

 

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Ils étaient plusieurs à pouvoir rêver de succéder à Pantani à Oropa. L'immense sanctuaire dédiée à une vierge noire attendait patiemment les cyclistes. Posée au-dessus de la plaine, sur un petit plateau alpin, aux pieds des premiers pics, Oropa est le site d'un pèlerinage assez couru.

 

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Le plus à même de rouler dans les traces du pirate était Quintana, surtout dans une course de côte sèche comme celle-ci. Personne ne fut surpris quand il dégaina une accélération pour reprendre le petit Yates et Zakarin, isolé vers l’avant. Il restait trois kilomètres, on était dans les pentes les plus sérieuses de cette côte. Le maillot rose débuta alors un formidable numéro. Pinot était déjà décramponné quand il prit ses responsabilités Au train, confortablement assis sur sa selle, il géra parfaitement son effort pour revenir presque tranquillement dans les roues de Quintana. Le colombien sans montrer la moindre moue de souffrance, ne semblait pas en mesure de faire la différence.
Dumoulin tenta même de le contrer, en vain. Nibali, lui, s’accrocha comme il put, puis, on le vit baisser la tête, le regard vers le bas comme s’il questionnait ses jambes, la réponse arriva vite, il n’avait pas assez de puissance pour suivre le maillot rose.

 

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Le voici déjà à 10’’ en un instant. Pinot naviguait à 30’’. Tom « le magnifique » se permit alors d’appuyer sur les pédales en position de contre la montre. Une véritable machine. Il rappelait le grand Miguel Indurain. Il ne restait qu’un kilomètre pour atteindre le sanctuaire. Landa, Zakarin et Quintana étaient tout heureux de pouvoir suivre le maillot rose déchaîné. Dans les derniers mètres, des petits pavés souhaitaient la bienvenue aux coureurs. Il faut souffrir pour réussir son pèlerinage. Pour Quintana, toujours inexpressif, s’en était trop. Il laissa filer les trois autres. On pensa un cours instant que le nouveau Miguel allait laisser, comme le faisait régulièrement l’immense espagnol, la victoire à un très valeureux Zakarin. Mais l’affable Indurain se transforma en Cannibale à l’approche de la ligne. Et on vit du Merckx dans la façon dont Tom Dumoulin, dont le visage au menton carré n’est pas sans rappeler le meilleur coureur de tous les temps, écrasa sa machine pour empocher la victoire en rose et les 10’’ de bonifications remises au vainqueur. A l’échelon du dessous, Pinot termina très fort, sautant même sur la ligne un Nibali fourbu, en perdition, 43’’ larguées en moins d’un kilomètre.
Quand on pense au gain de 23’’ saisi par Quintana sur le néerlandais l’autre jour sur le Blockhaus après 7km d’effort intense, et ces 14’’ glanées dans ce sprint sur ces pavés finaux, on peut légitimement se demander si ce Giro n’a pas déjà trouvé son maître.

 

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Alors ? Que penser de cette domination ? Ils sont nombreux les suiveurs à hurler au loup. Ceux qui ont perdu la foi se demandent  comment un rouleur de ce type peut battre des poids plumes en montée ?! Il rend tout de même 10kg à Quintana, 5kg à Nibali et Pinot. Et puis il semble si sûr de lui, tellement confiant en ses capacités. C’est vrai, on ne peut pas le nier, ce coup de force réveille les doutes qu’engendre chaque victoire spectaculaire surtout quand le gagnant et de la race des rouleurs ; le public préfère toujours les grimpeurs, histoire de David et Goliath.


Mystère de la foi, je ne peux me laisser submerger par la défiance aveugle, par le rejet en bloc.


Cette étape, courte (131 km) se résumait à un effort violent d’une vingtaine de minutes. C’est un exercice qui ressemble finalement à un contre-la-montre, dont Dumoulin est un véritable spécialiste. La pente qui mène à Oropa lui convient également, un peu plus de 10km, à 7% avec des ruptures de pente et des passages modérés qui favorisent sa puissance. C’est d’ailleurs dans les passages autour de 5% qu’il fera très mal à ses adversaires.

Dumoulin ne sort pas de nulle part. Dès qu’il est apparu sur le circuit, les suiveurs se sont demandés si ce grand échalas pouvait devenir un homme de Grands Tours. Il a d’ailleurs terminé 41ème et 31ème pour ses premières participations au Tour (2013 et 2014). Preuve qu’il n’a jamais fait partie des grupetti. En 2015, sur une Vuelta très montagneuse, il craque les derniers jours, alors qu’il avait le maillot rouge de leader sur le dos, pour finir 6ème. Et quand on termine 5ème   (2014) et 3ème  (2015) du Tour de Suisse, 5ème des Strade Bianche (2016), il ne fait aucun doute qu’on arrive à titiller les grimpeurs sur leur terrain. Cette année, sur la Tireno, Tom Dumoulin n’a rendu que 41’’ à Nairo Quintana sur le Terminillo (6ème au sommet devant Pinot), une montée sans gros pourcentages. Et puis, depuis quand dans le cyclisme, les costauds du contre la montre ne réussissent pas à grimper ? On a souvent vu des coureurs progresser en montagne alors qu’ils étaient dès leur jeunesse des as de l’exercice solitaire. Anquetil, Merckx, Hinault, Indurain ont donné des leçons au chronomètre avant de la donner aux grimpeurs. La comparaison avec ces légendes est prématurée, mais Dumoulin arrive à maturité. Sa progression me semble assez linéaire, constante.

A 26 ans, il tente de savoir s’il peut être un homme de Tour. Il lui reste une énorme semaine, cette fois en haute montagne, avec plusieurs cols par jour pour comprendre où il pourra se situer dans la hiérarchie mondiale. Et avec un maillot rose sur le dos… parfois, cela décuple les forces.

 

 

Le résumé vidéo de la 14e étape du Giro

Tom Dumoulin a réussi un très gros coup, samedi sur les pentes du Mont sacré d'Oropa : après avoir résisté aux offensives de Nairo Quintana, il l'a débordé dans le final pour remporter la 14e étape du Giro. Thibaut Pinot a perdu du temps. Découvrez le résumé de l'étape en vidéo.

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23 mai 2017

Quinzième étape Valdengo - Bergamo 199km (Le 23 mai 2017)

UN GIRO DI LOMBARDIA

 

 

Entre apéro, barbecue, repas, gâteau et Prosecco, j’ai suivi cette nouvelle étape du coin de l’œil. Il y avait presque toute la famille à la maison pour l’anniversaire de Louna. Il a fallu me battre pour garder la télé allumée alors que les cadeaux arrivaient, ma fille ne voyant pas en quoi cette arrivée du Giro était importante. Autant dire que je n’ai pas été entièrement concentré, même si, nous nous sommes tout de même imposés pour vivre l’arrivée - mon pére, mon frère, mon beau-père et moi. J’adore ces moments partagés devant un évènement sportif, nos commentaires plus ou moins avisés, nos réactions impulsives devant le spectacle. J’ai des tas de souvenirs de ces repas familiaux où le sport s’invite à nos tables. Je me rappelle de ma communion, d’une table pleine, et de la télé allumée qui diffuse la finale de Roland-Garros 1984. Pour nous, des italiens peu portés sur le tennis, ce match de légende était devenu hypnotique. Et par le jeu des tendances politiques, la remontée de Ivan Lendl le tchèque, face à John McEnroe le « riquain », avait été chaudement saluée. Je ne parle même pas des grandes soirées football devant la Nazionale, avec tous les excès que cette équipe nous inspire. Le vélo fait également partie de cette "culture familiale" et cette étape annonçait une belle bagarre.

 

Le final épousait celui du Tour de Lombardie, la belle classique des « feuilles mortes » qui s’achève dans la belle ville de Bergame,  laissant espérer une course de mouvement. Nous avons été servis. Cette quinzième étape s’est transformée en véritable classique, avec son lot de rebondissements : attaques, chutes, contre-attaques, une vitesse ahurissante, les meilleurs à l'avant et un beau vainqueur. Les trois premières heures de course, les athlètes se sont déchainés. Plus de cinquante de moyenne, qui fera dire à Pinot qu’il avait rarement vécu étape si rapide. Il fallait une sacrée persévérance pour s’extirper du peloton, et quand la chose fut faite, même la trêve des besoins naturels avait du mal à être respectée. On vit à l’avant le maillot cyclamen de Gaviria. Le colombien, euphorique, se permis de faire un peu de zèle aux sprints intermédiaires pour gagner quelques points, car ni Greipel, ni Ewan, ne verront Milan. A moins d’un accident, ou d’un jour sans sanctionné d’un hors délai, Gaviria ramènera le maillot chez lui.  Il restait ces deux cols pour terminer l’étape, et l’on guettait un mouvement des favoris.

 

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Dumoulin n’avait plus que deux équipiers devant ses roues, mais personne ne semblait vouloir secouer le cocotier. Mauvaise langue, je pensais que le contre de Pierre Rolland allait une fois de plus être un coup d’épée dans l’eau, mais quand Luis Léon Sanchez lui emboîta le pas, leur action pris de la consistance et il ne leur manqua pas grand-chose pour concrétiser. La course naviguait dans des paysages verdoyants, où l’éclat du printemps était total. Le Miragolo San Salvatore était sublime. Une petite route, des virage amples qui zigzaguent dans des prairies au milieu de maisons fleuries, un arrière plan montagnard, un véritable appel à pédaler. Les bas-côtés de la route se garnissaient d’un public toujours plus nombreux. Les bergamasques sont des passionnés de la petite reine, et en ce dimanche où la course rendait hommage à Felice Gimondi, un enfant de Bergamo, ils étaient au rendez-vous.

 

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La course devenait folle quand dans la descente du Miragolo, Quintana s’étala dans les graviers et vint heurter la glissière de sécurité. Moment de flottement, le colombien se retrouvait seul, à l’avant on comprit vite ce qu’il lui arrivait. D’un signe Dumoulin demanda aux siens, et aux autres, de stopper l’effort. Le débat commença dans les rédactions, mais aussi chez nous. Fallait-il être grand seigneur devant ce fait de course ? L’autre jour, dans les Abruzzes, les Movistar n’ont pas stoppé leur approche du Blockhaus alors que tous les Sky et Adam Yates étaient à terre à cause d’une moto. On peut souligner le geste de Dumoulin, y aura-t-il matière à le regretter ?

 

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A l’avant, Pierre Rolland et Luis Léon Sanchez menaient la danse avec les rescapés du jour Mollard, Deignan et Van Regensburg, moins d’une minute d’avance devant un peloton mené par les Orica Scott de Adam Yates. Les Barhain en embuscade, les Sun Web en retrait, et Quintana de nouveau bien au chaud et invisible dans l’œil du cyclone.
Le Selvino, petit mamelon qui précède une descente sinueuse et technique vers Bergame est avalé dans le même ordre. Le public envahit la route, et les coureurs se frayent un passage en file indienne dans cette marée humaine. Il y avait une ferveur encore jamais ressentie depuis le départ du Giro. Le public devenait acteur et les encouragements fusaient, les spectateurs devenait supporters.

 

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Une certaine frénésie gagnait la course, on sentait bien une grosse nervosité au sein du peloton. Les cinq dévalaient les lacets du Selvino. Le français Elissonde et l’italien Formolo sont allés tâter du muret. Sans trop de dégâts. A quelques kilomètres de Bergame, les échappées n’avaient plus qu’une poignée de secondes d’avance. Peu, mais c’était jouable. Pour Kangert, le Giro se terminait dans les faubourgs de la cité. Il ne put éviter un îlot directionnel et prit de plein fouet un panneau. Soleil et coude cassé.

 

 

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On apercevait alors les tours de la Città Alta. Le Giro basculait dans ce qu’il peut offrir de plus beau, une arrivée baroque, un strappo capable de franchir les 12% et cette image sensationnelle du peloton qui pénètre dans la ville historique par l’étroite Porta San Lorenzo. Pierre Rolland est le premier à bondir dans la vieille ville, sautant par-dessus les murailles construites en 1561.

 

 

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Sur les petits galets ronds qui tapissent la rue montant au sommet de la ville, Bob Jungels tentait un coup de force à la manière de Tom Dumoulin. Mais Nibali, qui s’est déjà imposé au Lombardie, le contra juste au sommet.Le public s'exhaltait. Nous aussi.

 

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Il restait une descente ultra rapide à terminer avant la ligne d’arrivée. On ne sait pas si Nibali pourra s’imposer à Milan, mais il est celui qui tente toujours quelque chose. Cet attaquant inné le jure, il donnera toute son âme, et s’il perd, il s’inclinera sans regrets. On arrivait dans la ville basse, et Bob Jungels avec son beau maillot blanc, malgré son précédent effort parvint à imposer sa puissance devant Quintana qui grappillait 6’’ de bonifications et Pinot, encore bien placé. Les plus forts étaient là devant, dans le sillage de Nibali. L’étape avait été belle, spectaculaire. Allez, comme ce très prometteur Jungels sur le podium, on pouvait bien se resservir un dernier petit verre de Prosecco…

 

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24 mai 2017

Seizième étape : Rovetta - Bormio 222 km (Le 23 mai 2017)

NIBALI AUX PROLONGATIONS

 

 

La bande de goudron noir se faufile dans un décor à la blancheur immaculée. Les lacets s’enchaînent, les coureurs ne sont plus que des petites taches de couleur dans la photo noir et blanc. A ces hauteurs, le Giro s’enfonce dans sa légende, les photos argentiques reviennent à la surface comme des madeleines de Proust. Et encore, aujourd'hui le mauvais temps qui sévit parfois à cette époque de l'année est remplacé par une belle journée printanière. On ne saurait retrouver les images épiques de certains Giro.

 

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Quand même, les coureurs qui grimpent les pentes sévères entre deux murs de neige deviennent des héros ressurgis du passé. On a beau être à l’époque du cyclisme régi par les données data, le contrôle de ses watts, de son rythme cardiaque, de sa cadence de pédalage, des ordres donnés par l’oreillette, au-dessus de 2 000 m, quand l’air se raréfie, il ne reste plus qu’une lutte inégale entre l’homme et la montagne. La bataille entre les champions devient un combat entre eux et la pente. Même pour eux, ces machines à rouler, « arriver en haut » reste une performance de choix. La compétition contre les rivaux devient presque secondaire. Il faut d’abord apprivoiser la route qui s’élève inexorablement. Les spectateurs le savent, eux qui pour la plupart sont parvenus jusque là-haut à la force de leurs mollets. On connait la valeur des choses. On sait ce que cela entraîne comme souffrance de relancer derrière chaque lacet, de pédaler face au vent dans des bouts-droits qui paraissent interminables dans ce décor rocailleux, de se lever sur les pédales pour franchir les pourcentages les plus élevés. On ressent dans sa chair chaque mètre gagné sur la montagne. On connait aussi le prix que l’on paye à rouler dans ces fonds de vallée qui paraissent tout plat sur les roadbook. Ces kilomètres de faux plats montants qui usent les organismes avant de débuter les escalades. Ils savent que la descente, avec des lacets serrés et des précipices vertigineux qui semblent vous happer, est un exercice épuisant. Les doigts se crispent sur les freins, le cou se contracte, tout le corps s’ankylose. Les différences de température entre les frimas de la haute-montagne et la moiteur des vallées complètent la difficulté. Alors, quand c’est au tour des professionnels de gravir la même côte, les mêmes routes qu'ils ont parcouru avant eux, les amateurs qui ont déposé leurs vélos sur les murs de neige, comme des trophées, oublient toutes les vicissitudes de ce sport, ils remettent les compteurs à zéro et applaudissent même les adversaires de leurs favoris.

 

 

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Tout le monde avait coché cette journée sur son agenda. Elle devait être dantesque. Plus de 220 km, 5 400 m de dénivelé, deux passages à plus de 2 500 m, le mythique Stelvio à 2 757 m, une fois de plus Cima Coppi du Giro (le point le plus haut de la course), une montée inédite avec l’Umbrail Pass 2 501 m (le versant Suisse du Passo Stelvio) et pour débuter, le Mortirolo, ce col découvert dans les années 90 aux pourcentages effrayants, heureusement gravi aujourd’hui par une face moins ardue. Alors, bien évidemment, c’était la journée clé, surtout pour les poursuivants de Dumoulin bien accroché à son maillot rose. Le tappone tout le monde l'attendait avec impatience. L’affiche était belle, elle avait la gueule d'une finale de football. Et comme souvent, l’enjeu tua le jeu. Les équipes se marquaient, personne n’osant complètement se dévoiler de peur de subir des contres assassins. Comme dans un match de foot, il a fallu attendre les prolongations pour que le match se débride, qu'il devienne fou, qu’il frappe à la porte des matchs de légende, qu’il marque les esprits pour de longues années.

 

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On avait laissé Luis Léon Sanchez de chez Astana rendre hommage au regretté Scarponi en franchissant le Mortirolo (rebaptisé Salita Scarponi à l’occasion) en tête. Il emmenait avec lui un groupe d’une grosse vingtaine de coureurs. Parmi eux, Kruijswijk étant le plus dangereux. On se rappelle qu’il avait le maillot rose sur le dos avec une avance confortable quand il fut poussé à la faute dans la descente du Col Agnel, à trois jours de l’arrivée. Ses rêves en rose se fracassant contre un mur de neige. Nibali s’en allait vers une victoire renversante. Les Movistar occupait parfaitement le terrain avec Amador et Anacona, dont on imaginait qu’il puisse servir de relais à Quintana plus tard. Les Sky, à quatre, avec Landa notamment étaient présent et visaient clairement la victoire d’étape.

 

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En montagne, la course devient plus limpide. Les plus faibles et ceux n’ayant rien à jouer étant relégués dans les grupetti, seuls les coureurs pouvant influencer la course se retrouvent devant. Les magnifiques forêts d’épineux des Alpes sont une scène parfaite pour ces premiers actes. Puis, la vallée de Bormio, où sera jugée l’arrivée après la double face du Stelvio, vient se fracasser contre un mur de roches. La haute-montagne s’érige devant les roues des coureurs comme un monstre à combattre. La course cycliste quand elle bute contre ces pentes à un aspect mythologique. Les héros, pour continuer l’aventure, doivent terrasser un ennemi redoutable. Aujourd’hui c’est le Stelvio.

 

 

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Je devais avoir 15/16 ans la seule et unique fois où je suis passé dans le coin. Nous étions en balade vers les Dolomites en famille. Nous avions campé au bord de la route, près de la série de tunnels au bas du col. Au petit matin, nous avions enfourché nos vélos avec mon père, et nous avions terminé l’ascension. Je me souviens de cette sensation d’euphorie qui m’avait pris dans les derniers hectomètres de la grimpée. J’étais Lucho Herrera et je pensais encore pouvoir un jour me mêler aux coureurs du Giro. Un rêve qui se heurta rapidement à la réalité. 

Que vit-on dans la première montée du Stelvio ? Pas grand-chose en vérité. On comprit très vite que personne n’envisageait une attaque lointaine. Esseulé rapidement par la perte de ses équipiers, Tom Dumoulin donnait quelques signes de nervosité, il repoussa un supporter colombien un peu trop fervent, se tournait souvent pour voir où se situaient ses adversaires immobiles. Par le jeu des alliances de circonstances, nerf de la guerre tactique dans le vélo, les Trek pour le compte de Mollema réglait le rythme du gruppo maglia rosa. Il ne fallait pas laisser Kruijswijk prendre trop d’avance. Les échappées naviguaient à 2 mn, laissant une palanquée de coureurs à quai. Ils se retrouvaient à huit devant. Landa, Amador et le jeune néerlandais faisant figure d’épouvantail. Landa prenait les points du maillot bleu et pasasit le premier à la Cima Coppi. Pour la postérité.
Le Stelvio n’avait pas déclenché de bagarre malgré l’isolement de Dumoulin. Les images de la montagne tout de blanc vêtu étaient saisissantes, la beauté des lieux palliait le manque d’envergure de la course. A deux kilomètres du sommet je m’étonnai de voir Dumoulin enfiler son coupe-vent. Les autres attendaient la bascule, classiquement. Ils étaient à 2 757 m, Landa passa la Cima Coppi en premier, ils voguaient sur l’un des toits de l’Europe, craintifs, concentrés à l’extrême, chacun renfermé dans sa solitude malgré le public et les autres dossards.

 

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Même la descente sur Trafoi ne donna rien, malgré les 48 lacets numérotés. Ce sont les moments où une course peut basculer dans l’irrationnel. Dumoulin isolé, ce sont les autres équipes qui contrôlaient l’avance des hommes de tête. Mais si elles s’arrêtaient ? Movistar n’allait pas courir après Amador, pas très loin au général. Se pouvait-il que le second couteau puisse créer une surprise énorme par le jeu tactique ? Et Kruijswijk pouvait-il renverser le Giro comme lui fut renversé l’an dernier ? On se posait toutes ces questions tout en attendant que quelque chose se passe.

 

 

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Nous étions en Suisse, à l’approche de la dernière montée du tappone. Le groupe roulait à un rythme modéré. Soudain, on vit Tom Dumoulin s’arrêter, jeter son vélo sur le bas-côté herbeux devant un panneau de signalisation. Incident technique ? Non, il ôta son maillot comme piqué par un insecte, puis retira ses bretelles en urgence, plongea dans le creux du talus, et baissa son cuissard. Tom Dumoulin était malade, pris d’une colique.

 

 

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Flottement dans le groupe. On ralentit, on tergiversa. Fallait-il attendre ? Mais devant on roulait toujours. Dumoulin avait bien dû perdre une minute sur le coup puis encore des secondes pour se relancer. Allait-il s’en remettre ? Tout de suite ? Impossible de le savoir. Toujours est-il qu’il se retrouvait carrément seul, en énorme difficulté, Laurens Ten Dam son dernier équipier lui signifia d’une tape dans le dos qu’il fallait maintenant se débrouiller comme une grand. Bonne chance Tom. Les derniers sapins indiquaient à la troupe que bientôt il n’y aurait plus beaucoup de temps pour envisager une action. Tom Dumoulin retrouvait un peu de couleur, les jambes tournaient à nouveau parfaitement, il avait retrouvé un coup de pédale aérien. Ni Nibali, ni Quintana ne voulaient prendre la responsabilité d’éliminer Dumoulin de cette façon. Et comme le sommet se rapprochait, c’est Zakarin qui rompit la trêve.

 

 

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Franco Pellizotti, le dévoué de Nibali força l’allure. Quintana retrouvait Amador, lâché devant par un Landa qui s’envolait seul. Il aida en quelques relais son leader. Mais on ne comprenait pas trop la tactique des Movistar. Alors qu’ils étaient en force à l’avant, que l’on pensait que les équipiers allaient servir de tremplin à Quintana, on ne voyait plus que le Costaricain près du leader au moment où ça allait compter. Pour quelques hectomètres seulement. Erreur de stratégie ou bien simplement un manque de consistance de la part des gregari ? On ne sentait pas Quintana près à dégainer une attaque franche. Drôle de bonhomme. Avec sa bouche fermée quand les autres l’ouvrent bien grand pour emmagasiner de l’air, Quintana ne semble même pas respirer.

Si loin de sa ville de Messine, Vicenzo Nibali appuya juste un peu plus fort sur les pédales. En difficulté sur les montées sèches était en train de démontrer que les grands tours se jouent sur trois semaines. A l'endurance, tout là-haut, au-dessus des 2 000 m, avec des montées interminables et des descentes vertigineuses. L’herbe devenait plus rare, elle pointait tout juste son nez à l’air libre, après des mois sous un épais manteau neigeux. Ce n’est pas uniquement Nibali qui fit des dégâts, mais l’accumulation de toutes ces difficultés depuis le départ de Sardaigne. Qui pouvait le suivre ? Ils étaient trois : Quintana, toujours illisible, le minuscule grimpeur italien Pozzovivo, et l’inusable russe Zakarin. Derrière, Pinot affichait ses limites, et sans un Jungels métronome, il aurait sans doute perdu beaucoup plus aujourd’hui. Dans le pas du luxembourgeois, sans doute l’un des prochains outsiders des courses par étapes, on retrouvait Mollema, Yates et Formolo le jeune italien. Ils allaient tous débourser autour d'1'30"" sur la ligne. Ça se jouait à la pédale, ou plus précisément contre la pente. L’Umbrail est plus dur que le Stelvio, ces 16km à plus de 8% de moyenne situés en toute fin d’étape font la différence. Les quatre se relayant revinrent sur ce qui restait des échappés, incapables de les suivre. Seul Landa leur résista et enfila le maillot bleu en basculant encore une fois en tête. Nibali s’arracha dans les derniers mètres, toute rage dehors, s’arc boutant sur son vélo il faillit décrocher Quintana de sa roue. Le colombien parvint à garder le contact in extrémis. Pour l’instant.

 

 

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Le maillot rose ? On le vit se réhydrater, manger à nouveau un gel énergétique, surtout il ne paniquait pas, il limitait la casse. S’il se déhanchait plus que de coutume sur les dernières rampes, il n’était absolument pas à terre.

 

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Il restait la descente du Stelvio, et c’est le moment que choisit Nibali pour épater son monde. Véritable artiste, maîtrisant parfaitement ses trajectoires, il décrocha Quintana, Pozzovivo et Zakarin comme un équilibriste. Il rattrapa Landa, on le vit carrément sauter par-dessus une flaque d’eau qui dégoulinait sur la route, se faire une petite frayeur quand sa roue arrière chassa dans un virage. Mais il était écrit que c’était son jour. Landa ne pouvait que s’incliner au sprint devant l’italien retrouvé qui empocha les 10'' de bonifications. Enfin une victoire pour le pays hôte. Ce ne pouvait être que lui. Une victoire qui vaut dans une carrière, de celle qui marque une histoire, qui fabrique les épopées. Nibali enflammait une nouvelle fois le Giro et se replaçait au classement. Un classement qui grâce ou à cause de la mésaventure du maillot rose s'ouvrait à nouveau. Quintana est à 31’’, Nibali à 1’12’’ et il faut descendre à la neuvième place pour trouver un coureur à plus de 5’. L'étape réine avait joué son rôle.

 

 

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Quant à Dumoulin, que dire ? Il termina à 2’18’’, effectuant on l’a vu, toute l’ascension et la descente seul, avec ce maillot rose sur le dos qu’il portait comme une croix. Un exploit peut-être moins retentissant que celui d’Oropa, mais qui inscrit nettement le hollandais parmi les durs à cuire, les coureurs qui comptent. S’il fallait une preuve à son talent, elle est toute trouvée. Tout dépendra maintenant de ce qu’annonce ce soudain ennui physique. Est-ce juste passager, auquel cas, sa grande silhouette donnera du fil à retordre aux plus forts, ou alors, c’est plus sérieux et lors des prochaines étapes de montagne, Tom Dumoulin reculera inéluctablement au classement. Mais sans doute, pour lui, l'essentiel est préservé. Il conserve son beau maillot rose même si Nibali lui fera jouer de nouvelles prolongations. 

 

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25 mai 2017

Dix-septième étape : Tirano - Canazei 219km (Le 24 mai 2017)

ROLLAND, AU BOUT DE SA LOGIQUE

 

 

Après la journée exténuante d’hier, on ne pouvait pas demander à nos acteurs de remettre le paquet aujourd’hui. Par un accord tacite l’étape encore longue (219 km), devait être une journée de transition. La tête un peu reposée, les émotions avalées, les tensions nées de l’arrêt wc de Doumoulin comme disent les italiens, se sont apaisées. Zakarin, premier attaquant dans le bas de l’Umbrail s’excusa auprès de l’intéressé. Le maillot rose certifia dans le village départ qu’il n’éprouvait pas de ressentiments contre lui. La veille, Nibali et Quintana dirent à peu près la même chose. Après un moment de ralentissement, il fallait bien faire le métier, la course se devait de reprendre ses droits.  Balle au centre, on pouvait reprendre les affaires courantes.

 

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Qu’elles doivent être longues ces journées de transitions. Autant pour les échappées qui ne manquent pas de se former dans ce type de journée. Ce sont les jours J pour les baroudeurs, pour ceux qui supportent cette répétition à l'effort, les endurants. D’ailleurs, on retrouvait dans le gros groupe qui s’était formé à l’avant et que le peloton avait décidé de laisser prendre le large, plus de 10 mn, des gars qui s'étaient déjà mis en évidence durant cette quinzaine : Pierre Rolland à l’attaque dès le kilomètre zéro, Pavel Brutt toujours devant dans les premières parties pour gagner les classements annexes des Traguardi Volanti, et du classement général des échappées qu'il méne devant Daniel Teklehaimanot, que l'on retrouve encore à l'avant, Omar Fraile parti grapiller quelques points pour le maillot des grimpeurs accroché aux épaules de Landa, Julien Bernard qu’on avait vu très costaud au service de Mollema dans le Stelvio hier, Rui Costa toujours aux aguets, Valério Conti le malchanceux du Gargano, Laurens De Plus le jeune belge ambitieux, Gorka Izagirre le vainqueur de Peschici, Jan Polanc dont le triomphe sur l’Etna laissait déjà présager d’un très beau Giro (10ème au général) et intéressé au classement de maillot blanc (meilleur jeune), et Maxime Monfort, 12ème au général à 7mn. Ils étaient une quarantaine à se jouer la victoire, ils le savaient et s’employaient à préserver cet écart tout au long de cette très longue journée, presque 6 h sur la selle. Une éternité.

 

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Elles doivent être interminables pour le peloton et ses leaders bien à l’abri de leurs équipiers. Il faut rester vigilant pour éviter les pièges tendus par la route. On vit d’ailleurs Nairo Quintana perdre l’équilibre et heurter un muret à faible allure, parce qu’il se débarrassait d’une gourde qu’il faisait valdinguer dans la nature. Je dois bien avouer qu’un « bien fait » a fusé de ma bouche, il était puni. Je suis vraiment ulcéré par l’attitude désinvolte des coureurs qui balancent un peu n’importe où ce qui les encombrent. Il existe des zones vertes pour cela, mais elles ne sont pas respectées. Je comprends qu’en pleine bagarre, ils ne puissent pas penser écologie, mais ils ont la même attitude irresponsable quand la course se vit au ralenti. L’image pour le vélo est désastreuse. Il ne s’agit même pas de problème littéralement écologique, mais juste de savoir vivre. Comme l’a pensé Chassé au micro de l’Equipe, il se pourrait bien qu’un jour, on sanctionne ces débordements. Aujourd’hui, quelques centaines de francs suisses (monnaie de l’UCI) ne sont pas assez restrictifs pour limiter ces agissements. Sans aller jusqu’à l’exclusion, une perte de temps pourrait peut-être faire réfléchir les coureurs, du moins, ceux qui jouent un classement.

 

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Parenthèse terminée, j’en reviens à ces étapes tout en longueur, qui s’éternisent dans les entrailles du peloton, où il faut côtoyer toute la journée ses adversaires, rester dans leur roue, parfois les frôler, les épier pour voir « comme ils sont », se cacher soi-même à leur regard. Parce que le cyclisme à cette particularité, que les rivaux ne sont pas face à face, mais bien côte à côte, ils partagent la route ensemble, passent leurs journées à fréquenter l’adversaire. Nul doute que cette proximité peut nouer des amitiés, après tout, ils vivent des choses communes, mais que ce doit être ennuyeux quand ils n’ont aucun rien à échanger et que l’antipathie s’en mêle. A y regarder de plus près, ils passent plus de temps ensemble qu’avec leur famille respective. Et cette promiscuité dure trois semaines sur un Grand Tour, à raison de plusieurs heures par jour. Des journées dont le seul intérêt pour ces cadors est de la terminer sans encombres et tout en récupération.

 

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Dans ce microcosme secret qu’est le peloton, les coureurs ont-ils loisirs de voir ce qui les entoure ? J’ai souvent entendu Pinot vanter les délices d’un paysage, les plaisirs d’une belle route. Peut-être qu’aujourd’hui, malgré la déception d’hier - il est descendu du podium - le leader français a apprécié la beauté des paysages. Le Giro s’enfonçait délibérément dans le cœur des Dolomites. Si l’étape était de transition, elle proposait une première partie montagneuse avec L’Aprica, et le Passo del Tonale, classiques juge de paix sur le Giro, mais cette fois empruntés en tout début d’étape. Coïncidence, la caravane était passée à Ponte di Legno, minuscule village de montagne blotti entre des géants comme l’Adamello (3539 m) ou la Presanella (3558m), mon cousin Emanuele qui vient me rendre visite aujourd’hui d’Italie, a passé quelques années de suite dans un camping du coin quand il était môme, avec sa famille. Je vois toujours cette photo, de lui avec ses bouclettes d’enfants, prenant par le cou sa petite sœur Daniela, tous les deux assis sur un banc, de dos, face à la montagne géante. C’était par ici.

 

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Le Giro, dans sa tournée d’hommages, est venu rendre visite au célébrissime Francesco Moser dans son jardin du Trentino. Pendant que nous avalons le repas, bavardant autour d’un verre de vin, les coureurs défilent dans les vignes de cette région réputée pour ses blancs. Moser possède ainsi un domaine viticole. Lui, dont les exploits en fin de carrière – bien aidé par la technologie et les méthodes douteuses d’un certain Dottore Ferrari - faisaient dire aux gens, sei come il buon vino, più invecchi e più migliori.

 

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Cette région montagneuse est également réputée pour ses vergers de pommiers qui colonisent les fonds de vallée. On remontait alors, au prix d’un interminable falso piano (70 km pour 800m de dénivelée) tout le Val di Fassa pour atteindre Canazei, au cœur de ces formidables cathédrales minérales que sont les Dolomites italiennes. Les villages se faisaient plus cossus, le bois s’invitait sur les balcons des maisons, petits chalets disséminés dans des prairies étincelantes d’où partent les forêts de conifères géants. Plus haut jaillissent les sommets calcaires dont les teintes varient selon les lumières du jour. On devinait de vieilles églises centenaires, avec leurs toits de lauze et leur flèches acérées, qui rappelaient que ces coins idylliques cachent des vies de labeur, avant, bien avant, l’avènement du tourisme de masse. On pénétrait de plein pied dans le Alto Adige ou ce que les voisins autrichiens appellent le Südtirol comme si les frontières administratives n’existaient pas. Le bilinguisme est ici officiel, l’allemand et l’italien se côtoyant, à l’instar des adversaires dans le peloton. Le ladin, vieille langue locale est encore susurrée dans quelques maisons. Les Dolomites ont du caractère, et c’est ce qu’il fallait pour lever les bras à Canazei.

 

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Qui mieux que Pierre Rolland pour dompter cette éreintante fausse ascension ? On avait vu les Sun Web, contrôlant l’écart, se faire seconder par les Quick Step, dont le maillot blanc de Jungels était mis danger par Polanc. Le peloton s’étirait sans faire trop de dégât, mais la limite autorisée sur Polanc était respectée, d'ailleurs en difficulté et relégué au deuxième étage dans ce final casse-patte. Rolland, dont on a souvent décrié les erreurs tactiques, semble avoir terriblement progressé de ce côté-ci, sans avoir eu à freiner ses velléités de grands attaquants. On l’a vu déjà souvent tenter sa chance, il est déjà passé tout près, battu par Fraile à Bagno di Romagna, et par une bagarre intense à Bergame où il passa la porte de San Lorenzo en tête. Aujourd’hui, il attaqua le premier, mais après le passage des cols initiaux, se releva et attendit sagement le gros groupe qui s’était formé derrière lui, Brutt et Mohoric. Excellente initiative. On pouvait ainsi le revoir dans le final, sans avoir eu à puiser dans ses réserves. Quand la course entra dans sa phase finale, que les pentes même modérées, commençaient à durcir les jambes, les plus costauds s’isolaient dans la vallée.

 

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Valério Conti, toujours aussi généreux dans l’effort, plaça quelques attaques qui écrémaient le groupe. Mais rien à faire pour l’italien. Lors d’un des regroupements qui annonce un petit moment de flottement où les hommes s’observent craintivement, Pierre Rolland sorti comme dans un manuel d’école. De l’arrière, en prenant son élan, il surprit les autres. Il appuya alors comme un forcené sur les pédales, dans un style plutôt décousu mais efficace. Le trou fait, profitant des tergiversations des autres, le français pouvait aller cueillir son bouquet, ses baisers et son Prosecco en une longue gorgée.

 

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Victoire méritée pour cet ancien grand espoir du cyclisme français, enrichir les victoires françaises sur le Giro d’Italia. Drôle de coureur Pierre Rolland. Capable de faire quelques places dans les Grands Tours (régulièrement autour du top 10 au Tour ou 4ème sur le Giro 2012), il a depuis quelques saisons, abandonné toute idée de classement général pour viser uniquement des étapes. Au point de se laisser volontairement distancer en début de Giro pour avoir les mains libres plus tard. Image qui m’avait sérieusement agacé alors. Comment peut-on manquer autant de respect à l’institution ? Mais cette victoire dans les rues de Canazei vient valider sa stratégie. Pour beaucoup, un Top 10 voir un Top 5 ne vaut pas le bouquet de la victoire. Pour vaincre il faut partir de loin, et pour cela il ne faut pas être un danger pour les leaders. C'est sans doute bien pensé pour Pierrot Rolland.

 

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Le résumé vidéo de la 17e étape

Pierre Rolland s'est adjugé la 17e étape du Tour d'Italie entre Tirano et Canazei. Le Français est sorti de la bonne échappée dans les derniers kilomètres pour terminer avec un avantage de 24 secondes sur des poursuivants désorganisés. Le Giro 2017 est à suivre en direct sur La chaîne L'Équipe .

https://www.lequipe.fr

 

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26 mai 2017

Dix-huitième étape : Moena - Ortisei 131 km (Le 25 mai 2017)

TRIO MINEUR

 

 

 

Ils avaient commencé le Giro comme les principaux rivaux, se jetant quelques petites piques, se marquant étroitement à la culotte. Depuis la fin de cette étape dans les Dolomites, ils se trouvent contraints à une alliance de circonstance, obligés de changer d’ennemi et d’accepter que Tom Dumoulin est bien en passe de leur griller la politesse. Nibali et Quintana, les expérimentés et anciens vainqueurs du Giro, n’ont rien pu faire contre la puissance du jeune néerlandais.  Pire, il paraît plus costaud qu’eux, et nous le verrons à Milan, mais peut-être même qu’il parvient à les rouler stratégiquement dans la farine malgré la faiblesse de son équipe.

Dans la dernière côte de cette étape alpine, qui après avoir choisi de naviguer à plus de 2 000 m, terminait son tracé dans la station d’Ortisei à 1230m, à la suite d’une escalade moyenne et roulante, les esprits se sont échauffés entre les trois principaux leaders. Nous avions droit alors à un spectacle surréaliste. Les trois acteurs se mirent à faire du surplace derrière les Pinot, Pozzovivo, Mollema, Zakarin qui surent saisir l’aubaine de ce marquage pour se faire la belle tout près de l’arrivée. Le maillot rose se tournait alors vers Quintana dans sa roue pour lui demander avec force geste de se relayer, le mutique Quintana dodelina alors la tête pour lui signifier un refus définitif. Nibali qui menait les deux autres au ralenti, avait rejoint la nouvelle stratégie du colombien. Dans l’affaire, ils remettaient en jeu Pinot, Zakarin et Pozzovivo, tous trois désormais au tour des 2 mn et à une poignée de seconde du podium. Micros tendus, Dumoulin dégaina ses ressentiments envers ses deux rivaux, allant même, jusqu’à souhaiter (mais encore faut-il faire attention aux traductions) qu’ils perdent le podium. Nibali, dont le franc parlé ne lui est pas étranger répliqua par micro interposé qu’il trouvait Dumoulin un peu fanfaron et qu’il pouvait lui aussi perdre le podium, tout en appuyant sur le fait qu’avec son palmarès, le podium pour lui était secondaire, a bon entendeur ; Quintana, plus diplomate, mais non sans sous-entendu, dit qu’il fallait bien forcer Dumoulin à prendre ses responsabilités, et que ce n’était pas à eux de courir après Pinot et consorts. Il y avait des étincelles dans l’air. Finalement, il n’est pas certain que l’incident du Stelvio soit effacé.

 

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Ce qui semble certain, c’est que Tom Dumoulin avec sa grande carcasse habillée de rose, son élégance tranquille et sa surpuissance, donne le sentiment d’avoir une telle assurance qu’elle frise parfois l’arrogance. Il y avait déjà eu ce geste, pouce levé ironiquement devant Nibali, à l’arrivée de Bagno di Romagna quand le sicilien tenta de sortir dans le dernier col, Dumoulin lui reprochant d’avoir attaqué alors qu’il n’avait pas roulé – et fait rouler les siens - de la journée. Il y a aussi ces moments où le grand Tom se laisse un peu décrocher pour zyeuter ses adversaires. Son calme et sa sérénité en répondant aux micros, en montant sur le podium. Sa belle gueule de dandy avec ses cheveux gominés quand il vient signer la feuille de départ. Son large sourire qui cache une confiance démesurée. Il y a surtout, je crois, la sensation, la certitude peut-être, chez ses rivaux, d'être démunis. Aujourd’hui, dans la dernière grimpée, il est resté tellement serein quand Quintana tenta une allonge ; il répondit en personne à celle de Nibali, et se permit même de placer la sienne, et quand il prit trois mètres d’avance en danseuse, il se rassit, regarda vers l’arrière comme s’il leur disait : je pars quand je veux les vieux ! Quant à la possibilité qu’il soit totalement malade et donc éliminé de la course au maillot rose après la frayeur de l’autre jour, elle disparut rapidement. Cela ne semble pas plaire aux deux autres champions qui veulent un peu plus de respect de la part de leur jeune collègue.

 

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En vérité, à ce stade de la course, on peut presque affirmer que les niveaux se sont équilibrés. La fatigue ayant envahi les organismes, personne n’est capable de faire la différence, ni seul, ni accompagné par ses équipiers. Car c’est bien là que la stratégie des poursuivants, des Movistar surtout, a atteint ses limites. Comme lors de l’étape du double Stelvio, Amador et Anacona, postés à l’avant devaient servir de rampe de lancement. On se doutait depuis le départ que l’attaque devant déstabiliser le géant hollandais allait survenir dans le Passo Gardena, le troisième des trois cols de légende des Dolomites empruntés aujourd'hui, après le Pordoi et le Valparola.

Il manquait un peu plus de deux kilomètres du sommet, la neige venait juste de libérer l’herbe rase et encore jaunie par l’hiver, les sommets majestueux des Dolomites étaient encore par endroit recouverts de névés, les faces nord blanchies par des récentes chutes de neige. Les derniers lacets s’inclinaient jusqu’au sommet à 2 136m. La suite, c’était une longue descente suivie d’un détour sur un petit col avec des rampes à 15%, quelques nouveaux virages d’une descente technique, puis la remontée vers Ortisei, pour finir en beauté, classée en 1ère catégorie.

C’était le décor, le tracé, la stratégie parfaite pour écarter Dumoulin. Il était seul depuis un bon moment, mais le hollandais a des ressources tactiques, bien aidé par les circonstances, il faut bien le dire. Le maillot blanc Jungels en difficulté, ce sont les Orica de son rival adam Yates qui prirent les reines du peloton afin d’éliminer le luxembourgeois. Pour Dumoulin, rien à faire, on effectuait le boulot à sa place.

 

 

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Alors, à deux kilomètres du sommet du Gardena, le « Condor » déploya les ailes. Personne ne le suivit. Il retombait comme prévu sur ses hommes un lacet au-dessus. Puis, sentant que le Giro pouvait se jouer là, Vicenzo Nibali auteur d’une belle attaque, partit à sa poursuite. Cataldo avec son beau maillot azur de l’Astana se souvint que le sicilien avait été son leader, il le tira jusqu’à la jonction avec Quintana. Pour les fans des deux hommes, on pouvait presque jubiler. Si on basculait devant Dumoulin, accompagné qui plus est par ses équipiers le break était fait. Dumoulin devait se débrouiller seul pour les 50 km à venir.

 

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Le maillot rose ripostait, assis sur la selle à la manière d’un Indurain, il revenait au train, juste au sommet du col, impeccable de précision, impressionnant de facilité. En 500m, il avait effacé l'avance que quintana avait creusé en 2 km. Nous n’avons pas vu la tête de Nibali et de Quintana à ce moment clé de la course, mais nul doute qu’ils ont saisi la portée du message et les limites de leur stratégie.

 

 

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A vrai dire, pour les suiveurs, la messe était dite. L’étape ne répondait pas aux attentes qu'elle avait suscité après la ribalta du Stelvio, elle basculait dans un faux rythme, imposé par la course. On avait compris que Quintana n’avait pas la giclette nécessaire en montagne, on savait que le profil avec cette montée finale régulière et monotone ne pouvait pas convenir à Nibali, qui a besoin de coup de folie pour donner le meilleur de soi-même. Assis, voire allongé sur le canapé, pouvant faire une pause-café, grignoter des fruits secs, ou avaler un verre d’eau, il est facile de récriminer contre telle tactique, contre le manque d’audace, ou de pester contre l’un ou l’autre. Mais nous ne sommes pas sur le vélo. Comme disait le colombien après le Stelvio : entre vouloir, et pouvoir….

 

 

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Comme chaque jour, une échappée était partie très tôt. La course pour la victoire d’étape permettait à l’allure d’être vive, d’user encore plus les organismes. Landa, qui défendait sa maglia azzurra, était encore de la partie, comme Pierre Rolland incapable de ne pas sauter sur un coup, ou Tejay Van Garderen, passé à côté du général mais présent dans cette étape alpestre pour jouer la gagne du jour. Surtout, on vit toute la journée Diego Rosa imprimer le rythme de l’échappée qui ne prit jamais beaucoup de emps, un maximum de 3'. Enorme travail pour le jeune italien plein de talent qui se dévoua pour son basque de leader. 

 

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Comment décrire ces paysages époustouflants ? Les Dolomites ressemblent à tout ce que nous connaissons des Alpes mais sont uniques. L’impression de dépaysement est totale. On a beau vivre dans les Alpes, ce massif nous émerveille par sa singularité. Quelles sont incroyables ces faces du Monte Pelmo, de la Marmolada, de la Civetta, les sommets du Gruppo Sella, la féerie de parc naturel Puez – Odle, ou la majesté du Sasso Lungo. On ne sait plus où donner de la tête. Les 3 000 vous entourent de tout côté. Il faut voir au moins une fois dans sa vie ces cols mythiques, le chaos du Passo du Valparola où des tifosi font craquer des fumigènes perchés sur un énorme bloc de calcaire détaché des parois rocheuses. Il faut admirer le contraste entre le vert des forêts et des fonds de vallée, comme la délicieuse Val Gardena, et la blancheur éclatante des parois encore striées de neige. Il faut se féliciter de ce temps exceptionnel aujourd’hui, ciel bleu azur d’une intensité inhabituelle pour le passage du Giro, souvent pris dans la tourmente du climat de haute-montagne. Même si les villages, plus coutumiers du passage de la caravane, ne s’habillent plus autant de rose qu'ailleurs, c’est bien au coeur des ces montagnes qu’est la quintessence du Giro. Ah si seulement je pouvais marcher, pédaler, ou même juste me poser pour quelques heures dans une voiture, je referai bien un petit tour aux pieds de ces sommets miraculeux. J’irai rendre grâce aux Tre Cime du Lavaredo comme d’autres vont à Lourdes.

 

 

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Pour Quintana, la grâce pouvait arriver de la force de son équipe ou de l'explosivité de ses démarrages en côte. Mais son visage d’habitude inexpressif se tordait vers son micro pour donner ou prendre des consignes, pour chercher une solution, pour la première fois on voyait Quintana gagné par la nervosité, lever un petit coin du voile avec une moue discréte des mauvais jours. Il fit alors rouler ses équipiers en tête du groupe des favoris. Mais contrairement à ce que peut faire la Sky sur le Tour, les Movistar sur ce Giro ne sont pas dominateurs malgré leur surnombre. Les équipiers affichent leurs limites physiques, n'ont pas le punch pour accélérer. Nous ne nous en plaindrons pas. Bien au contraire.

On remarqua rapidement que ni Anacona, ni Amador n’étaient en mesure de faire la différence, de propulser Quintana. Au contraire, Landa et Van Garderen, désormais seuls en tête, augmentaient leur avance qui passait d’une trentaine de secondes à une minute. Eux qu’on pensait se faire avaler dans cette escalade de Pontives, prenaient leur destin en main en profitant de l’apathie des favoris et surtout de la faiblesse relative des Movistar. On appliquait pourtant la tactique à la lettre, après un relais un peu plus tendu, Quintana démarra, sans véritable conviction. On avait presque de la peine pour lui quand on le vit stagner cinquante mètres devant les autres, comme un second couteau osant défier les plus forts. A nouveau, il inclina la tête vers son micro, moue boudeuse et rentra dans les roues, sagement. On pouvait alors débuter la partie d’échec, dont profita Pinot sur une attaque en facteur de Pozzovivo; puis, les uns après les autres, les prétendants au podium s’en rapprochant finalement, après la scène de surplace du trio majeur.

 

 

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Landa et Van Garderen parvenaient à conserver la poignée de secondes suffisantes pour leur sprint.  Comme à Bormio avec Nibali, l’espagnol se faisait déborder. Rageant pour cet attaquant encore à l’avant toute la journée. L’américain, lui, sauvait son Giro et inscrivait la douzième nationalité au palmarès de ce Giro plus international que jamais. On vit un autre érythréen, Natnael Berhane, hisser son coup de pédale fluide sur les sommets dolomitiques en compagnie des échappées. Peut-être qu’un jour, un coureur de la corne de l’Afrique, sera sur le sommet des podiums.

 

 

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Si les acteurs majeurs ont fait du statut quo toute la journée, il faut jeter un œil plein de curiosité sur la bataille du maillot blanc. Avec la défaillance de Jungels, le petit coup de moins bien de Formolo, le britannique Adam Yates, s’est emparé de ce beau maillot. Les trois jeunes coureurs se retrouvent en moins de une minute. La lutte est passionnante. Peut-être le trio des futurs Giri d'Italia.

 

 

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27 mai 2017

Dix-neuvième étape : Sans Candido - Piancavallo 191 km (Le 26 mai 2017)

AMORE INFINITO

 

 

 

Ils sont cuits, rincés, lessivés, cramés. A deux jours de l’arrivée à Milan, les principaux protagonistes de ce passionnant 100ème Giro d’Italia n’ont plus aucune réserve. Batteries à plat, ils vont devoir se battre comme des chiffoniers pour endosser la maglia rosa. On disait hier que les niveaux s’étaient équilibrés, que dire ce soir en lisant le classement ? Ils sont six regroupés en 1’30’’. Ils sont quatre en moins de 53’’. Peut-être du jamais vu sur un Grand Tour. Est-il cuit, rincé, lessivé, cramé, cet insolent hollandais qui n’oublia pas au petit matin de s’excuser pour ses propos de la veille ? Peut-être un peu, peut-être pas tout à fait. Tom Dumoulin a certes laissé le maillot rose à Quintana dans la montée de Piancavallo, mais il n’a pas encore abdiqué en vue du dernier contre-la-montre, dimanche, qui devrait lui permettre de gagner du temps. Ils sont tous là, dans l’ordre, Quintana, Dumoulin, Nibali, Pinot ; et un échelon en-dessous, encore dans les clous mais pour qui il faudrait un concours de circonstances pour créer l’énorme surprise, Zakarin qui réussit son meilleur Grand Tour de sa carrière, et Pozzovivo, l’expérimenté petit grimpeur italien mais dont le contre-la-montre semble rédhibitoire dans l’optique d’une victoire à Milan.

 

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Je serai tenté de décrire les événements de l’escalade finale - encore une fois dédiée à Pantani, seul vainqueur sur ces hauteurs du Frioul jusqu’ici - puisque le tracé devait se résumer à une banale et classique course de côte sur les dures rampes de Piancavallo. Seulement voilà, le Giro recèle dans son histoire assez de coups de Trafalgar, de retournements de situation, de ribaltoni pour rester vigilant, toujours. Peut-être que Tom Dumoulin, désormais sûr de soi, apaisé par la paix signée avec le sicilien au départ, rassuré par ce soleil qui n’en finit plus de briller dans le ciel italien, a un peu trop fait le candide au départ - ça ne s’invente pas - de San Càndido.

 

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Il aurait dû connaitre son histoire du Giro, Tom ; il aurait dû connaitre l’Histoire tout court, car dans ces paysages de cartes postales, ces montagnes d’une beauté magnétique ont été le théâtre de terribles batailles entre italiens et autrichiens pour le contrôle de cette région. La frontière autrichienne n’étant qu’à un vol de choucas, les larmes qui coulent dans cette vallée filent vers le Danube et la mer Noire - et pas vers le bassin méditerranéen - vers l’ancien Empire Autrichien où la lutte anti-impérialiste a noirci les pages des livres d’histoire. Tout un symbole. Il aurait dû prendre comme un présage la vision de cette fantastique Rocca des Baranci, dont les dizaines de cimes aiguisées figuraient autant d’épines sous le pied. Il aurait pu se dire, en regardant par la fenêtre de son hôtel, que les Tre Cime di Lavaredo étaient les trois adversaires à surveiller comme le lait sur le feu, Quintana et Nibali, bien entendu, mais par ce jeu d’échec entreprit la veille, Pinot qui s’était invité fortuitement dans cette lutte. Il faut toujours chercher des signes dans ce qui nous entoure, et peut-être que Tom Dumoulin, trop cartésien, n’a pas réussi à lire ces augures.

 

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Il faut bien que j’avoue que je n’y suis pas parvenu non plus. J’avais du monde à la maison, et je passais plus de temps à vanter les beautés des Dolomites à Tom - mon ami, pas le coureur - plutôt que de m’intéresser réellement à la course. Je connaissais le scénario. Echappée, contrôle du peloton, approche rapide de la montée finale, et explication de texte dans les rampes de Piancavallo.

 

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Nous avions coupé le son en mangeant, et après le café, quand la petite bande qui était à la maison, quatre gosses compris, s’en alla se promener dans la forêt pour éviter les chaleurs estivales du moment, je me remis tout naturellement sur mon canapé d’observation. Je fus complétement abasourdi quand je vis la situation. Bien sûr, il y avait bien un grand groupe de téméraires loin devant, ça je le savais par intuition, mais il y avait aussi un chasing group avec à sa tête les équipiers de Quintana, Nibali, Pinot, mais aussi des gars comme Pozzovivo, Jungels, Zakarin. Et en retrait, retardé, le maillot rose. Oh, ça arrive de temps en temps, ce type de mésaventure, l’excitation dure quelques minutes, les deux groupes sont séparés de 10’’, et tout le monde rentre dans le rang, gentiment. Nous étions en milieu d'étape, il restait plus de 100 bornes à parcourir. L’écart GPS indiquait deux minutes d'écart.

 

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Oh ! C’était la panique. Visiblement, l’écart était complétement absurde, c’était le début de l’exécrable réalisation de la télé italienne. C’est douloureux de le dire, mais depuis le début du Giro, elle a été acceptable, sans plus, mais aujourd’hui c’était une belle catastrophe. Surtout dans la communication des écarts ; si importante dans le suivi d’une course cycliste comme le Giro. Bref, plus personne ne savait ce qu’il se passait réellement. Les commentateurs de l’Equipe, eux-aussi un peu largués, annonçaientt les chiffres de Radio-Corsa. L’écart oscillait entre 30 et 40 secondes. Mais que s’était-il passé ? On savait que le coup de grisou s'était déclenché dans la descente de la Cima Sappada, un col même pas répertorié dans le classement du meilleur grimpeur. Une rumeur transmise par la RAI, si l’on en croit Chassé, indiquait que le coup avait été initié par les Movistar après un arrêt…pipi du maillot rose. Décidemment… Cette news laissait tout le monde pantois. Est-ce possible ? Après la paix du matin, à cause de la guerre d’hier ? Dumoulin payait-il son irrespect ? Nibali et Quintana était-il des salauds ? Et le gentil Pinot aussi, alors ? Les commentateurs partaient en conjecture, Chassé relayait même une info des Sun Web qui validait la thèse de crime de lèse-majesté. Le Giro était le Giro, avec toute son histoire qui écrit l’histoire, ces petits bouts de vie de peloton qu’on voit d’hélicoptère, ses rumeurs qui enflent, et deviendront peut-être plus tard des légendes « urbaines » racontées par des Polo La Science du futur. La modernité n’a pas toujours du bon, et ce satané écart GPS qui s’inscrit sur l’écran et devrait permettre de lire la course instantanément, semble tellement fragile dans ses certitudes que plus personne ne lui fait confiance. Tout le monde rêvait dans ce long faux-plat descendant de voir une bonne vieille moto donner les écarts avec une bonne vieille ardoise. Pour savoir si ce Giro était en train de basculer, là, un peu n'importe où...
Mais on insistait avec ce GPS, qui variait ; 30’’, puis 1’, de nouveau 40’’…

 

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Concrètement, et cela de manière sûre, Tom Dumoulin était en danger, et les mots de Nibali résonnaient plus fort : Attention, lui aussi peut perdre le podium. La prophétie était-elle réalisable ? Il avait été piégé, et si c’était à cause d’un arrêt pipi cela allait laisser des traces indélébiles. Seul Stephen Roche, au micro de la chaîne L’Equipe, était persuadé que la vérité était ailleurs. S’il est un peu redondant - et agaçant -  avec son rejet du cyclisme moderne, il a conservé l’œil vif d’un vieux briscard qui était capable de lire mieux que personne la course. Avec les mêmes moyens que nous tous, il était le seul à penser que le coup était parti parce que le maillot rose était mal placé, trop loin dans le peloton, pas assez attentif et surtout, pas dans un bon jour. Il le voyait à son coup de pédale, et personnellement je me demandais comment il faisait. Chanceux un jour, chanceux toujours, Dumoulin bénéficiait une fois de plus d’une entente de circonstances, comme on dit. Kruijswijk (que c’est difficile à taper sur le clavier – et je ne m’amuserais pas à le prononcer), Yates et surtout Mollema étaient dans le même wagon d’attardés. Alors, les équipiers de ces quatre leaders se coalisèrent. La contre-rumeur commençait à filtrer enfin, Roche avait vu juste une première fois, les Sun Web niait l’attaque ingrate et parlait du mauvais placement de leur maillot rose. On su même plus tard, comble de la stratégie d'quipe que se furent ses propres coéquimiers qui rentrérent tambour battant dans la descente, sans connapitre la position incongrie de leur leader. Les Movistar sautèrent sur l'occasion. Tu m'étonnes ! La première inconnue résolue, il fallait voir désormais comment allait se dérouler la suite.

Un col de deuxième catégorie, la Sella Chianzutan (on était bien entré dans le Frioul) arrivait rapidement. Après ce col, il restait 60 km de vallonnements pour atteindre le pied de Piancavallo. Si la jonction n’était pas faite avant la Sella, combien d’équipiers allaient-ils rester aux uns et aux autres, à l’avant et à l’arrière ? Dumoulin pouvait-il être définitivement écarté par cet imbroglio tellement Giro ? On le vit, en personne, donner un coup de main pour combler ce retard qui stagnait sous la minute. Puis, les secondes s’étiolaient, le deuxième wagon apercevait la locomotive, il manquait peut-être un peu de fraicheur à celle-ci pour insister lourdement, au risque de voir la chaudière exploser plus loin. Quintana, Nibali et Pinot, apparemment d’accord, décidèrent de refroidir le moteur, il fallait préserver les forces avant le terminus de l’étape. On avait tout de même vécu quarante kilomètre d'anthologie, quarante borne perdues dans la pampa dolomitique, quarante kiolmètres qui resteront l’un des moments forts de ce Giro 2017. Aujourd’hui, Dumoulin a appris son histoire. C'est le métier qui rentre.

 

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Au rythme où s'était écrite ces pages, les échappés n'avaient pu conserver leur avance. Après le regroupement général, certains profitèrent de l’instant d’accalmie pour remettre les gazs et s’envoler vers la victoire d’étape, que personne parmi les grands leaders, ne voulaient leur contester. Parmi eux, quelques noms que vous avez sans doute devinés : l’athlétique Luis Léon Sanchez, le fantasque Pierre Rolland, le discret Rui Costa, et le persévérant Mikel Landa pour les baisers sur le podium ; Visconti, Herrada et Rojas pour seconder Niballi et Quintana un peu plus haut.

 

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Piancavallo n’est pas une partie de rigolade, cette escalade présente des pourcentages non négligeables, surtout dans sa partie initiale, et les 15 km de montée dans une fin d’étape comme celle d’aujourd’hui risquait de faire des dégâts. Dans l'approche, Tom Dumoulin a subissait une crevaison, sans conséquence, mais encore une fois c’est un petit signe du destin, une petite contrariété qui peut tendre un peu plus un coureur secoué toute la journée.

 

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Si le suspense pour la victoire d’étape avait été de très courte durée, Mikel Landa se débarrassant rapidement de Sanchez et Rolland pour aller cueillir cette victoire amplement méritée, après ces deux deuxièmes places. Le basque, au vu de sa forme actuelle peut légitimement regretter le crash subi dans les Abruzzes. Il est sans conteste possible le Roi des Dolomites 2017 et il ramènera la maglia azzurra à Milan. Certes, ce maillot n’a pas la magie indescriptible de celui « à poids » du Tour de France, mais il sera bien encadré dans la carrière de ce très beau coureur. Un peu comme pour Pierre Rolland, l’opiniâtreté a été récompensée.

 

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J’avais commencé mon article par parler de la fatigue des coureurs, nous y voici. Dans ce final, on a pu mesurer à quel point les organismes étaient usés. Nous reviennent en mémoire ces étapes dites de transition, comme celle de Bergame par exemple, qui si elles ne font pas de différence le jour même pèsent sur les jambes. Le tracé est également la cause de ces conséquences. On a beau gravir des bosses de deuxième ou troisièms catégorie au train, ces étapes, souvent apennines – et on revoit les Sali-scendi de Bagno di Romagna – restent gravées dans les corps. Contrairement au Tour de France, il y a si peu de possibilités de plaine, que les parcours sont forcément difficiles, naturellement, par la géographie, plus sinueux, plus escarpés. A titre d’exemple, les bosses non classées sont légions – comme la Cima Sappada aujourd’hui – alors qu’au Tour chaque pont de chemin de fer donne droit à des points pour la montagne. Et encore, les organisateurs ont-ils laissés de côté, pour cette centième, des monstres comme le Zoncolan – et ses passages à plus de 20% -  que le Giro a frôlé aujourd’hui.  

Il n’y avait "que" le Piancavallo aujourd’hui, et il était déjà insurmontable pour Dumoulin. C’est Stephen Roche qui avait bien senti le coup, une deuxième fois, le hollandais était juste, trop juste. Il était à l’arrière du groupe quand les Barhain et les Movistar menaient la danse, au train, sur les premières rampes. A en juger par le peu de temps repris sur Landa, le ryhtme n’était pas trop élevé, mais Tom lâchait prise, mètre par mètre. Les cadors ne lâchaient pourtant pas les chevaux, malgré l’aubaine. Il y avait deux possibilités. L’une était que Dumoulin qu’ils soient persuadés que le hollandais n’ait pas la possibilité de s’accrocher. L’autre était que ce Dumoulin-là, soit un fieffé malin et qu’il use et abuse de coups de bluff. Réponse ? Apparemment ni l’une ni l’autre. Largué dès le pied, il s’accrochait bel et bien, ne perdant qu’une trentaine de secondes. Gérant son effort avec un coup de pédale pas si heurté que ça, plutôt gracile.

 

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La pointe de la cime s’approchait, et ni Nibali, ni Quintana ne semblait en mesure de filer. Ils s’appuyaient plutôt sur leurs équipiers, surtout Pelizzotti, maillot grand ouvert. Mais le quadra italien ne pouvait pas faire une grande différence sur Tom Dumoulin. En fait, Nibali et Quintana ne pouvaoent pas faire plus, ni mieux. Thibaut Pinot, plein d’audace, la confiance retrouvée après le coup en douce d’hier, prit ses responsabilités, retrouva sa verve et son allant et à la manière d’un Contador se leva de la selle et s’enfuit. Personne ne le revit. Il restait 7km à parcourir. Malgré sa belle action, lui non plus ne parvenait pas à creuser. Il grignotait bien quelques secondes, mais pas assez pour faire la véritable différence, même si Dumoulin perdait, dans la dernière partie assez plate et qui aurait dû lui convenir, une autre trentaine de secondes.

 

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Sur une allonge de Zakarin, épatant encore aujourd’hui, on vit Quintana à l’arrêt, tous les autres big le dépassaient, un instant on pensa que c’était fait. Nibali avait suivi, et le tifoso que je suis senti son cœur palpiter. Il allait écarter et Tom, et Nairo. Le rêve dura un instant, un instant seulement. Ils étaient tous dans l’incapacité d’accélérer. Voilà la réalité de la course. Alors, en vieux briscards expérimentés qu’ils sont, ils montaient au train, Visconti, repris de l'avant, relayant son leader pour imprimer un tempo régulier. Mais Vicenzo Nibali est de la race des opiniâtres également, il accéléra, une fois, puis une deuxième. Nairo résista. Pozzovivo sortit lui-aussi de sa boîte et comme la veille mais cette fois avec Zakarin, il devança les favoris.

 

 

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La réalisation perdit pied tout au long de la montée. Les écarts disparurent de l'écran. On ne vit Pinot que dans la dernière ligne droite sans connaîter son avance pendant toute son attaque. On restait avec Sanchez et Rolland, les deux poursuivants de Landa, plus que de raison. On devinait où en était Dumoulin surtout grâce aux prises d’hélicoptères. Et les hurlements d’excitation de Chassé et Pineau ne nous avançaient guère dans la recherche d’informations. C’était une belle pagaille et c’était beau. Les émotions fusaient, variaient, l’espoir et l’inquiétude jouaient au ping-pong. L’étape était magique.

 

 

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Et quand tout se calma, que chacun pu reprendre ses esprits, que la tension retomba, et que le petit indien au teint de café reprît son maillot rose abandonné dans les vignes du centre de l’Italie, on pouvait faire tirer les comptes au clair. Et quels comptes ! Ils étaient tous réunis dans un mouchoir de petites secondes.

 

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Il suffisait de se pencher sur le Garibaldi, le road-book du Giro, et de lire sur le profil du lendemain : Monte Grappa (24 km d’ascension) suivi de la Foza (ont 10 km à 7% de moyenne ) avant une arrivée à Asiago, 15 km après la bannière du Grand Prix de la Montagne ; et le contre-la-montre Monza-Milano de 30 km, dimanche… pour pouvoir envisager plusieurs sécnarii possibles.

Bien malin qui est capable de dire ce soir qui lèvera cette belle coupe à l’arrivée… Amore Infinito.

 

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Posté par Entella à 13:24 - Commentaires [0] - Permalien [#]