AMORE INFINITO

 

 

 

Ils sont cuits, rincés, lessivés, cramés. A deux jours de l’arrivée à Milan, les principaux protagonistes de ce passionnant 100ème Giro d’Italia n’ont plus aucune réserve. Batteries à plat, ils vont devoir se battre comme des chiffoniers pour endosser la maglia rosa. On disait hier que les niveaux s’étaient équilibrés, que dire ce soir en lisant le classement ? Ils sont six regroupés en 1’30’’. Ils sont quatre en moins de 53’’. Peut-être du jamais vu sur un Grand Tour. Est-il cuit, rincé, lessivé, cramé, cet insolent hollandais qui n’oublia pas au petit matin de s’excuser pour ses propos de la veille ? Peut-être un peu, peut-être pas tout à fait. Tom Dumoulin a certes laissé le maillot rose à Quintana dans la montée de Piancavallo, mais il n’a pas encore abdiqué en vue du dernier contre-la-montre, dimanche, qui devrait lui permettre de gagner du temps. Ils sont tous là, dans l’ordre, Quintana, Dumoulin, Nibali, Pinot ; et un échelon en-dessous, encore dans les clous mais pour qui il faudrait un concours de circonstances pour créer l’énorme surprise, Zakarin qui réussit son meilleur Grand Tour de sa carrière, et Pozzovivo, l’expérimenté petit grimpeur italien mais dont le contre-la-montre semble rédhibitoire dans l’optique d’une victoire à Milan.

 

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Je serai tenté de décrire les événements de l’escalade finale - encore une fois dédiée à Pantani, seul vainqueur sur ces hauteurs du Frioul jusqu’ici - puisque le tracé devait se résumer à une banale et classique course de côte sur les dures rampes de Piancavallo. Seulement voilà, le Giro recèle dans son histoire assez de coups de Trafalgar, de retournements de situation, de ribaltoni pour rester vigilant, toujours. Peut-être que Tom Dumoulin, désormais sûr de soi, apaisé par la paix signée avec le sicilien au départ, rassuré par ce soleil qui n’en finit plus de briller dans le ciel italien, a un peu trop fait le candide au départ - ça ne s’invente pas - de San Càndido.

 

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Il aurait dû connaitre son histoire du Giro, Tom ; il aurait dû connaitre l’Histoire tout court, car dans ces paysages de cartes postales, ces montagnes d’une beauté magnétique ont été le théâtre de terribles batailles entre italiens et autrichiens pour le contrôle de cette région. La frontière autrichienne n’étant qu’à un vol de choucas, les larmes qui coulent dans cette vallée filent vers le Danube et la mer Noire - et pas vers le bassin méditerranéen - vers l’ancien Empire Autrichien où la lutte anti-impérialiste a noirci les pages des livres d’histoire. Tout un symbole. Il aurait dû prendre comme un présage la vision de cette fantastique Rocca des Baranci, dont les dizaines de cimes aiguisées figuraient autant d’épines sous le pied. Il aurait pu se dire, en regardant par la fenêtre de son hôtel, que les Tre Cime di Lavaredo étaient les trois adversaires à surveiller comme le lait sur le feu, Quintana et Nibali, bien entendu, mais par ce jeu d’échec entreprit la veille, Pinot qui s’était invité fortuitement dans cette lutte. Il faut toujours chercher des signes dans ce qui nous entoure, et peut-être que Tom Dumoulin, trop cartésien, n’a pas réussi à lire ces augures.

 

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Il faut bien que j’avoue que je n’y suis pas parvenu non plus. J’avais du monde à la maison, et je passais plus de temps à vanter les beautés des Dolomites à Tom - mon ami, pas le coureur - plutôt que de m’intéresser réellement à la course. Je connaissais le scénario. Echappée, contrôle du peloton, approche rapide de la montée finale, et explication de texte dans les rampes de Piancavallo.

 

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Nous avions coupé le son en mangeant, et après le café, quand la petite bande qui était à la maison, quatre gosses compris, s’en alla se promener dans la forêt pour éviter les chaleurs estivales du moment, je me remis tout naturellement sur mon canapé d’observation. Je fus complétement abasourdi quand je vis la situation. Bien sûr, il y avait bien un grand groupe de téméraires loin devant, ça je le savais par intuition, mais il y avait aussi un chasing group avec à sa tête les équipiers de Quintana, Nibali, Pinot, mais aussi des gars comme Pozzovivo, Jungels, Zakarin. Et en retrait, retardé, le maillot rose. Oh, ça arrive de temps en temps, ce type de mésaventure, l’excitation dure quelques minutes, les deux groupes sont séparés de 10’’, et tout le monde rentre dans le rang, gentiment. Nous étions en milieu d'étape, il restait plus de 100 bornes à parcourir. L’écart GPS indiquait deux minutes d'écart.

 

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Oh ! C’était la panique. Visiblement, l’écart était complétement absurde, c’était le début de l’exécrable réalisation de la télé italienne. C’est douloureux de le dire, mais depuis le début du Giro, elle a été acceptable, sans plus, mais aujourd’hui c’était une belle catastrophe. Surtout dans la communication des écarts ; si importante dans le suivi d’une course cycliste comme le Giro. Bref, plus personne ne savait ce qu’il se passait réellement. Les commentateurs de l’Equipe, eux-aussi un peu largués, annonçaientt les chiffres de Radio-Corsa. L’écart oscillait entre 30 et 40 secondes. Mais que s’était-il passé ? On savait que le coup de grisou s'était déclenché dans la descente de la Cima Sappada, un col même pas répertorié dans le classement du meilleur grimpeur. Une rumeur transmise par la RAI, si l’on en croit Chassé, indiquait que le coup avait été initié par les Movistar après un arrêt…pipi du maillot rose. Décidemment… Cette news laissait tout le monde pantois. Est-ce possible ? Après la paix du matin, à cause de la guerre d’hier ? Dumoulin payait-il son irrespect ? Nibali et Quintana était-il des salauds ? Et le gentil Pinot aussi, alors ? Les commentateurs partaient en conjecture, Chassé relayait même une info des Sun Web qui validait la thèse de crime de lèse-majesté. Le Giro était le Giro, avec toute son histoire qui écrit l’histoire, ces petits bouts de vie de peloton qu’on voit d’hélicoptère, ses rumeurs qui enflent, et deviendront peut-être plus tard des légendes « urbaines » racontées par des Polo La Science du futur. La modernité n’a pas toujours du bon, et ce satané écart GPS qui s’inscrit sur l’écran et devrait permettre de lire la course instantanément, semble tellement fragile dans ses certitudes que plus personne ne lui fait confiance. Tout le monde rêvait dans ce long faux-plat descendant de voir une bonne vieille moto donner les écarts avec une bonne vieille ardoise. Pour savoir si ce Giro était en train de basculer, là, un peu n'importe où...
Mais on insistait avec ce GPS, qui variait ; 30’’, puis 1’, de nouveau 40’’…

 

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Concrètement, et cela de manière sûre, Tom Dumoulin était en danger, et les mots de Nibali résonnaient plus fort : Attention, lui aussi peut perdre le podium. La prophétie était-elle réalisable ? Il avait été piégé, et si c’était à cause d’un arrêt pipi cela allait laisser des traces indélébiles. Seul Stephen Roche, au micro de la chaîne L’Equipe, était persuadé que la vérité était ailleurs. S’il est un peu redondant - et agaçant -  avec son rejet du cyclisme moderne, il a conservé l’œil vif d’un vieux briscard qui était capable de lire mieux que personne la course. Avec les mêmes moyens que nous tous, il était le seul à penser que le coup était parti parce que le maillot rose était mal placé, trop loin dans le peloton, pas assez attentif et surtout, pas dans un bon jour. Il le voyait à son coup de pédale, et personnellement je me demandais comment il faisait. Chanceux un jour, chanceux toujours, Dumoulin bénéficiait une fois de plus d’une entente de circonstances, comme on dit. Kruijswijk (que c’est difficile à taper sur le clavier – et je ne m’amuserais pas à le prononcer), Yates et surtout Mollema étaient dans le même wagon d’attardés. Alors, les équipiers de ces quatre leaders se coalisèrent. La contre-rumeur commençait à filtrer enfin, Roche avait vu juste une première fois, les Sun Web niait l’attaque ingrate et parlait du mauvais placement de leur maillot rose. On su même plus tard, comble de la stratégie d'quipe que se furent ses propres coéquimiers qui rentrérent tambour battant dans la descente, sans connapitre la position incongrie de leur leader. Les Movistar sautèrent sur l'occasion. Tu m'étonnes ! La première inconnue résolue, il fallait voir désormais comment allait se dérouler la suite.

Un col de deuxième catégorie, la Sella Chianzutan (on était bien entré dans le Frioul) arrivait rapidement. Après ce col, il restait 60 km de vallonnements pour atteindre le pied de Piancavallo. Si la jonction n’était pas faite avant la Sella, combien d’équipiers allaient-ils rester aux uns et aux autres, à l’avant et à l’arrière ? Dumoulin pouvait-il être définitivement écarté par cet imbroglio tellement Giro ? On le vit, en personne, donner un coup de main pour combler ce retard qui stagnait sous la minute. Puis, les secondes s’étiolaient, le deuxième wagon apercevait la locomotive, il manquait peut-être un peu de fraicheur à celle-ci pour insister lourdement, au risque de voir la chaudière exploser plus loin. Quintana, Nibali et Pinot, apparemment d’accord, décidèrent de refroidir le moteur, il fallait préserver les forces avant le terminus de l’étape. On avait tout de même vécu quarante kilomètre d'anthologie, quarante borne perdues dans la pampa dolomitique, quarante kiolmètres qui resteront l’un des moments forts de ce Giro 2017. Aujourd’hui, Dumoulin a appris son histoire. C'est le métier qui rentre.

 

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Au rythme où s'était écrite ces pages, les échappés n'avaient pu conserver leur avance. Après le regroupement général, certains profitèrent de l’instant d’accalmie pour remettre les gazs et s’envoler vers la victoire d’étape, que personne parmi les grands leaders, ne voulaient leur contester. Parmi eux, quelques noms que vous avez sans doute devinés : l’athlétique Luis Léon Sanchez, le fantasque Pierre Rolland, le discret Rui Costa, et le persévérant Mikel Landa pour les baisers sur le podium ; Visconti, Herrada et Rojas pour seconder Niballi et Quintana un peu plus haut.

 

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Piancavallo n’est pas une partie de rigolade, cette escalade présente des pourcentages non négligeables, surtout dans sa partie initiale, et les 15 km de montée dans une fin d’étape comme celle d’aujourd’hui risquait de faire des dégâts. Dans l'approche, Tom Dumoulin a subissait une crevaison, sans conséquence, mais encore une fois c’est un petit signe du destin, une petite contrariété qui peut tendre un peu plus un coureur secoué toute la journée.

 

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Si le suspense pour la victoire d’étape avait été de très courte durée, Mikel Landa se débarrassant rapidement de Sanchez et Rolland pour aller cueillir cette victoire amplement méritée, après ces deux deuxièmes places. Le basque, au vu de sa forme actuelle peut légitimement regretter le crash subi dans les Abruzzes. Il est sans conteste possible le Roi des Dolomites 2017 et il ramènera la maglia azzurra à Milan. Certes, ce maillot n’a pas la magie indescriptible de celui « à poids » du Tour de France, mais il sera bien encadré dans la carrière de ce très beau coureur. Un peu comme pour Pierre Rolland, l’opiniâtreté a été récompensée.

 

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J’avais commencé mon article par parler de la fatigue des coureurs, nous y voici. Dans ce final, on a pu mesurer à quel point les organismes étaient usés. Nous reviennent en mémoire ces étapes dites de transition, comme celle de Bergame par exemple, qui si elles ne font pas de différence le jour même pèsent sur les jambes. Le tracé est également la cause de ces conséquences. On a beau gravir des bosses de deuxième ou troisièms catégorie au train, ces étapes, souvent apennines – et on revoit les Sali-scendi de Bagno di Romagna – restent gravées dans les corps. Contrairement au Tour de France, il y a si peu de possibilités de plaine, que les parcours sont forcément difficiles, naturellement, par la géographie, plus sinueux, plus escarpés. A titre d’exemple, les bosses non classées sont légions – comme la Cima Sappada aujourd’hui – alors qu’au Tour chaque pont de chemin de fer donne droit à des points pour la montagne. Et encore, les organisateurs ont-ils laissés de côté, pour cette centième, des monstres comme le Zoncolan – et ses passages à plus de 20% -  que le Giro a frôlé aujourd’hui.  

Il n’y avait "que" le Piancavallo aujourd’hui, et il était déjà insurmontable pour Dumoulin. C’est Stephen Roche qui avait bien senti le coup, une deuxième fois, le hollandais était juste, trop juste. Il était à l’arrière du groupe quand les Barhain et les Movistar menaient la danse, au train, sur les premières rampes. A en juger par le peu de temps repris sur Landa, le ryhtme n’était pas trop élevé, mais Tom lâchait prise, mètre par mètre. Les cadors ne lâchaient pourtant pas les chevaux, malgré l’aubaine. Il y avait deux possibilités. L’une était que Dumoulin qu’ils soient persuadés que le hollandais n’ait pas la possibilité de s’accrocher. L’autre était que ce Dumoulin-là, soit un fieffé malin et qu’il use et abuse de coups de bluff. Réponse ? Apparemment ni l’une ni l’autre. Largué dès le pied, il s’accrochait bel et bien, ne perdant qu’une trentaine de secondes. Gérant son effort avec un coup de pédale pas si heurté que ça, plutôt gracile.

 

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La pointe de la cime s’approchait, et ni Nibali, ni Quintana ne semblait en mesure de filer. Ils s’appuyaient plutôt sur leurs équipiers, surtout Pelizzotti, maillot grand ouvert. Mais le quadra italien ne pouvait pas faire une grande différence sur Tom Dumoulin. En fait, Nibali et Quintana ne pouvaoent pas faire plus, ni mieux. Thibaut Pinot, plein d’audace, la confiance retrouvée après le coup en douce d’hier, prit ses responsabilités, retrouva sa verve et son allant et à la manière d’un Contador se leva de la selle et s’enfuit. Personne ne le revit. Il restait 7km à parcourir. Malgré sa belle action, lui non plus ne parvenait pas à creuser. Il grignotait bien quelques secondes, mais pas assez pour faire la véritable différence, même si Dumoulin perdait, dans la dernière partie assez plate et qui aurait dû lui convenir, une autre trentaine de secondes.

 

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Sur une allonge de Zakarin, épatant encore aujourd’hui, on vit Quintana à l’arrêt, tous les autres big le dépassaient, un instant on pensa que c’était fait. Nibali avait suivi, et le tifoso que je suis senti son cœur palpiter. Il allait écarter et Tom, et Nairo. Le rêve dura un instant, un instant seulement. Ils étaient tous dans l’incapacité d’accélérer. Voilà la réalité de la course. Alors, en vieux briscards expérimentés qu’ils sont, ils montaient au train, Visconti, repris de l'avant, relayant son leader pour imprimer un tempo régulier. Mais Vicenzo Nibali est de la race des opiniâtres également, il accéléra, une fois, puis une deuxième. Nairo résista. Pozzovivo sortit lui-aussi de sa boîte et comme la veille mais cette fois avec Zakarin, il devança les favoris.

 

 

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La réalisation perdit pied tout au long de la montée. Les écarts disparurent de l'écran. On ne vit Pinot que dans la dernière ligne droite sans connaîter son avance pendant toute son attaque. On restait avec Sanchez et Rolland, les deux poursuivants de Landa, plus que de raison. On devinait où en était Dumoulin surtout grâce aux prises d’hélicoptères. Et les hurlements d’excitation de Chassé et Pineau ne nous avançaient guère dans la recherche d’informations. C’était une belle pagaille et c’était beau. Les émotions fusaient, variaient, l’espoir et l’inquiétude jouaient au ping-pong. L’étape était magique.

 

 

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Et quand tout se calma, que chacun pu reprendre ses esprits, que la tension retomba, et que le petit indien au teint de café reprît son maillot rose abandonné dans les vignes du centre de l’Italie, on pouvait faire tirer les comptes au clair. Et quels comptes ! Ils étaient tous réunis dans un mouchoir de petites secondes.

 

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Il suffisait de se pencher sur le Garibaldi, le road-book du Giro, et de lire sur le profil du lendemain : Monte Grappa (24 km d’ascension) suivi de la Foza (ont 10 km à 7% de moyenne ) avant une arrivée à Asiago, 15 km après la bannière du Grand Prix de la Montagne ; et le contre-la-montre Monza-Milano de 30 km, dimanche… pour pouvoir envisager plusieurs sécnarii possibles.

Bien malin qui est capable de dire ce soir qui lèvera cette belle coupe à l’arrivée… Amore Infinito.

 

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