28 mai 2017

Vingtième étape : Pordenone - Asiago 190 km (Le 27 mai 2017)

PINOT VAINQUEUR DU BRAS DE FER

 

 

 

Dernière étape de montagne, dernière étape en ligne de ce Giro numéro 100. Ciel bleu comme depuis le départ en terre sarde, et invitée de dernier jour, la chaleur. Dans l’optique des 30 km favorables aux grosses cuisses de Dumoulin, demain, dans le Monza-Milano, il reste pour les grimpeurs Quintana, Nibali, Pinot, Zakarin et Pozzovivo, le Monte Grappa et la montée inédite de la Foza pour forcer la décision, essayer de repousser le hollandais le plus loin possible. Il y avait comme un parfum de coalition dans l’air.

 

 

Pordenone

 

Les hauts sommets calcaires des Dolomites étaient restés bien à leur place, coincés contre la frontière autrichienne. Nos acteurs naviguaient à l’orée de la grande plaine de Vénetie, sur ces premiers contreforts alpins où la vigne se plaît sur les coteaux ensoleillés. Les vignobles du Prosecco traversés par la course, pouvaient laisser imaginer qu’elle serait tout autant pétillante que ce vin décidément à la mode.

 

 

FFF2219-1024x683

 

 

Restait à savoir qui allait faire pschitt dans les rampes du Monte Grappa, dont les 25 km était le terrain idéal pour de grandes manœuvres.  C’est une montagne sacrée pour les italiens, et notamment Gli Alpini, dont le chapeau à plume m’impressionnait tellement quand j’étais môme. Au sommet, sur une crête dénudée, un immense sanctuaire renferme un ossuaire où reposent plus de 22 000 soldats italiens et austro-hongrois tombés dans les parages lors de la Grande Guerre. Celle d’aujourd’hui sera sans doute plus pacifique mais néanmoins acharnée.

 

 

Cappello_Alpino_10_D

monte-grappa-01-picture-courtesy-col-collective

 

Nous avions accueilli le nouveau petit membre de la famille, Alban, avec ma belle-sœur et son compagnon, juste à temps pour nous caler devant l’écran. Entre deux papouilles et quelques photos, les coureurs entamaient cette interminable et mythique escalade du Giro. Un verre de Spritzz posé sur la table basse, des fruits secs, quelques grissini, à l'apéro j’étais tout excité à l’idée de ce qu’il pouvait se passer. J’attendais ce moment comme on attend le coup d’envoi d’une finale, avec la fébrilité et l'enthousiasme d'un supporter. Et même une légère ivresse quand je vis les Katusha de Zakarin prendre le relais des Movistar et désintégrer le peloton en quelques kilomètres.

 

 

LAPR1423-U200599011313ihB--685x458@Gazzetta-Web_mediagallery-page

 

Katusha

 

Jamais les coureurs au maillot rouge et aux consonances russes n’avaient pris l’initiative, préservant les ressources des gregari encore efficients en cette dernière journée de montagne. Mais quelle étape ça allait être ? Il restait encore la moitié de l’escalade à franchir, et les premiers rangs du peloton se résumaient à un « un contre un » entre les hommes du général. Zakarin mit le dernier coup de collier à la stratégie d’équipe. Le russe approche la forme de sa vie, et il aurait été encore plus près de la tête s'il n'avait perdu 20'' sur une crevaison dès la deuxième étape. Sous cette montagne à l’imagerie militaire, on ne pouvait que constater que les lieutenants avaient disparu, les généraux se retrouvant seuls. Parmi eux, seuls Mollema et Yates manquaient à l’appel, distancés de quelques mètres. Dumoulin, toujours en difficulté sur les pourcentages supérieurs aux 8%, s’accrochait pourtant avec ténacité. Son survol d’Oropa semblait appartenir au passé.

 

 

DA1bhECXYAAjNnM

Parfois, la diplomatie s’invite au creux des batailles, surtout quand les dirigeants se retrouvent confrontés au danger de leurs propres manœuvres, esseulés dans le théâtre des opérations. Dear Prudence comme disait les Beatles. La petite route étroite ne possédait plus assez de rampes adéquates pour disloquer le reste du groupe. Personne n’avait été assez déraisonnable pour avaler une gorgée de Grappa et s’engager dans un combat au corps à corps. Il y avait pourtant matière à le faire. La descente était sinueuse, technique, et ne permettait pas de grandes chasses. Il n’y avait qu’une quinzaine de kilomètres de vallée pour atteindre les premiers lacets de la Foza. Seulement, il n’y avait personne dans le groupe de devant pour tenter ce coup de poker au risque de tout perdre dans la dernière côte de cette dernière étape en ligne. Finalement, à la faveur d’un replat et d’un ralentissement, chacun récupéra ses officiers, la grande bataille était remise à la Foza.

 

 

DA1Sj4eXcAEUpg-

 

 

Nous pouvions terminer nos brochettes de canard en toute quiétude, et j’observais le paysage pour ne pas manquer le passage des coureurs dans les parages de Bassano Del Grappa. Voilà que la course rose bouclait ma boucle intime. Elle avait entrepris un flirt avec l’Etna, entre lave et mer, dans la terre de mon grand-père paternel - aujourd’hui sorti de l’hôpital. Elle était passée sur le fiume taro qui a vu s’y baigner, été après été, plusieurs générations de ma famille. Elle m’offrait aujourd’hui des vues sur les forêts de ma grand-mère maternelle. Gens des bois, de nombreuses familles vinrent en France, particulièrement dans la région de Saint-Marcellin et du Royans, pour travailler dans le Vercors. Leur savoir-faire dans la confection du charbon de bois était apprécié. Beaucoup s’installèrent en France et encore à présent, on retrouve un bon nombre de leurs descendants dans les écoles au pied du Vercors, dont quelques-uns de ma branche familiale. Nous ne vîmes pas le Ponte Vecchio qui enjambe le fiume Brenta à Bassano, ni Solagna le fief de la famille, zapée par une pub qu’Ivann récite par cœur, tellement habitué désormais à voir le Giro à mes côtés. Il connait d’ailleurs les principaux protagonistes de la course, et allez savoir si bien plus tard il n’aura pas choppé ce virus du cyclisme. La Corsa Rosa s’est débrouillée pour relier les fils de mon histoire avec l’Italie, dommage qu’elle n’a pas longé les rives magnifiques de ma Ligurie natale.

 

 

header_bassano

 

Bassano

 

2466674_1219_giro_valbrenta_8

 

 

Le gros paquet arrivait maintenant à l’heure de vérité, en tout cas pour les grimpeurs, certains de laisser des plumes dans le contre-la-montre de demain. Cette dernière montée de la Foza, escaladée pour la première fois aujourd’hui. Une jolie trouvaille. Un ancien chemin muletier, avec une série de dix-neuf lacets creusés dans la roche à flanc de coteaux. Un petit air de Vercors justement. Quatorze kilomètres aux pourcentages réguliers; capables de faire craquer le jeune Dumoulin ?

 

 

CvjQTwAWYAAU2c7

 

DA1priEXgAAgB-3

morterone01

 

On assista alors à un bras de fer où personne ne céda. Comme souvent, bien souvent, c’est le squalo di Messina qui déclencha la bagarre parmi les grands. Rageux, incisif, Nibali mettait tout ce qu’il avait dans le cœur pour déstabiliser le grand hollandais. Nibali c’è ! Comme il était écrit en gros caractères sur le bitume surchauffé.

 

 

FFF2656-1024x683

 

FFF2634-1024x683

 

 

Les purs grimpeurs le suivaient : Pozzovivo, l’un des plus frais de cette dernière semaine et toujours dans le bon coup, Zakarin qui justifiait les efforts consentis par son équipe, Pinot qui revint dans les roues dans une second temps et dont l’appétit depuis Ortisei allait croissant, et ce diable de Quintana, premier intéressé à distancer Dumoulin, et dont l’attitude allait m’agacer rapidement. Il répondit facilement à l’attaque sèche de Nibali, mais au lieu de le relayer immédiatement il marqua une pause ambiguë. Il collaborat par la suite, mais sans être celui qui faisait la plus grosse part de travail, voire même lambinait un peu, me semblait-il. Et quand il passait, il signifiait d’entrée aux autres, en jouant des coudes, qu’il fallait passer au plus vite. Hey, garçon, c’est toi le leader de la course, c’est à toi de prendre tes responsabilités, n’est-est-ce pas toi qui le reprochait à Tom Dumoulin lors de votre surplace incongru d'Ortisei ?

 

 

FFF2431-1024x683


Le batave, lui, avec ses longues cannes faisaient ce qu’il savait faire le mieux, garder un rythme élevé sans à-coups, comme dans un contre-la-montre. Comme un métronome. Il était entouré par Jungels, un baby Dumoulin, et Mollema, habitué à limiter la casse en montagne, et Yates qui apprend vite et qui s’arc-boute sur son maillot blanc. On assistait alors à une vraie bataille, les attaques se succédaient.

 

 

giro17st20-quintana-attack-920_edited-1

 

 

FFF2789-e1495907512128-1024x440

 

 

 

 

Les plus prompts à profiter des rivalités étaient Zakarin et Pozzovivo, qui avaient réussi à prendre quelques secondes à un nouveau trio composés de Pinot, Nibali et du maillot rose. Eux-mêmes ne possédant qu’un demi lacet sur le groupe des rouleurs. Une, deux, trois fois, Dumoulin recollait aux basques des petits gabarits. Ils n’abdiquaient pas, Quintana, Nibali ou Pinot en remettaient une. Le français semblait d’ailleurs de mieux en mieux sur cette montée. Dans un premier temps il avait accusé le coup des accélérations brutales de Nibali, il était resté avec les rouleurs, mais par la suite il avait comblé le trou seul et faisait désormais forte impression. Ils étaient tous au maximum de leur capacité. Le spectacle était au rendez-vous, même si je pestais souvent contre Quintana qui me semblait sur la retenue et par moment cela paraissait désorganiser cette alliance.

 

 

DA1xHSCXUAAf8ch

 

gettyimages-689005506_master

 

Au sommet de la Foza, Pozzo et le russe avaient 11’’ d’avance sur le trio, et 28’’ sur les rouleurs. Il restait quinze kilomètres de toboggan avant l’arrivée. Dumoulin n’était pas éliminé. Loin de là. Mais il y avait quand même quelque chose à grignoter pour les autres plus 10’’ de bonification sur la ligne. Le bras de fer se poursuivait. Et sur cette partie à priori favorable au néerlandais - aidé par un Jungels intenable, et par Mollema et Yates qui ne jouaient pas les filous, Dumoulin n'oubliant pas de les remercier une fois descendu du véloi -  on ne notait pas de variation notable au chronomètre. Ils n'arrivaient pas à rentrer. Contrairement au trio qui reprenait Pozzo et Zakarin. A cinq, on tergiversa un peu trop et perdit quelques secondes, le temps de se remettre en ordre. Il fallait tout de même préparer l’arrivée et ces 10’’ précieuses promises au vainqueur. On donnait tout maintenant vers Asiago. A tout niveau, partout. L’écart se stabilisa, au final Dumoulin perdait 15’’. Une broutille dans l’optique de demain, mais c’est toujours ça de pris devait penser Quintana.

 

 

pinot

PUWfLC9

giro17st20-dumoulin-finish-920

 

DA15rjKW0AAdm79

 



Alors cette victoire d’étape ? Elle tendait les bras à Thibaut Pinot, sur le papier le plus véloce. Quintana lança le sprint, Pinot dans sa roue le déboîta avant le dernier virage, ni Zakarin, ni Nibali se purent revenir à sa hauteur. Le français parachevait son bel œuvre dans ce Giro qu’il termine très fort, et puis, 10’’ supplémentaires dans l’escarcelle, sans doute trop infime contre la puissance de Dumoulin, mais peut-être très utile pour grimper sur le podium.

 

 

LAPR1428-U200599011313ItH--689x458@Gazzetta-Web_mediagallery-page

 

GMD_6437-1024x682

 

 

Pinot réalise tout de même un très beau Giro, un Giro très relevé d’ailleurs. Il ne manque que Froome, Contador et Porte comme spécialiste des courses à étapes. Le Giro convient sans doute bien mieux à Pinot que le Tour et ses étapes de plaines interminables et nerveuses. Il est plus à l’aise sur ce parcours qui favorise ses qualités de récupération, son endurance. La course est également moins cadenassée par une équipe du leader toute puissante, par l’enjeu d’un podium tellement important pour les sponsors, par la bonne place au général à défendre, ou la protection des classements annexes. L’importance médiatique du Tour gèle les initiatives. Au Giro, la course plus anonyme médiatiquement, semble plus ouverte. Mais vu le spectacle proposé cette année et surtout le suspense presque intact à la veille de l’arrivée, cela pourrait changer un peu la donne.

Dans la lutte pour la maglia bianca, statut quoi également entre Yates et Jungels. 28'' séparent ces deux coureurs très prometteurs, qu'on retrouvera sans aucun doute dans les années à venir sur les grandes courses à étapes. Jungels, à l'image de Dumoulin, devrait pouvoir gagner sa course dans la course. Dommage que Davide Formolo se soit effondré dans cette journée alpine. Il déboursera 4' à Asiago, mais lui aussi avec sa sympathique gueule de poupon a donné des gages pour le futur avec sa 10ème place au général.

Demain, le grand favori sera Tom Dumoulin, spécialiste du chrono, et tellement impressionnant dans les vignobles de Montefalco. Il aura 10’’ à reprendre sur Pinot, 14’’ sur Nibali et 53’’ sur Quintana. Une formalité en temps normal. Mais nous serons le 21ème jour d’une course éreintante, et c'est Dumoulin qui aura toute la pression désormais de super favori de l’épreuve. Voilà Dumoulin au pied de son mur, son destin en main.

Il flotte déjà un air de nostalgie dans la pièce...

 

 

Le résumé vidéo de la 20e étape

Le Français Thibaut Pinot (FDJ) s'est adjugé au sprint la vingtième étape du Giro entre Pordenone et Asagio. Ilnur Zakarin (Katusha) et Vincenzo Nibali (Bahrain-Merida) complètent le podium. VIDEO GIRO - Thibaut Pinot s'est exprimé au micro de La Chaîne L'Equipe après sa victoire lors de la 20e étape du Giro.

https://www.lequipe.fr

 

Posté par Entella à 15:52 - Commentaires [0] - Permalien [#]