UNE PREMIERE VRAIE ETAPE

 

Quand le Giro réunit en une seule étape des paysages à couper le souffle et une course débridée, qu’il saupoudre le tout d’une belle dramaturgie avec ses martyrs et ses bienheureux, il parvient à être à la hauteur de sa renommée. Voilà une étape dont il a été difficile de détourner les yeux, et cela, dès la première heure, parcourue à 55 km/h de moyenne. On a deviné de suite que l’étape n’allait pas manquer de sel, et les formidables salines de Margherita di Savoia servaient de décor somptueux à une énorme partie de manivelle.

 

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Saline

 

Devant, un groupe de 16 bataillait pour maintenir son avance sur un peloton en file indienne, comme suspendu sur un fil de bitume entre deux eaux, d’un côté l’Adriatique, de l’autre le rose (dut aux petites crevettes qui colonisent les bassins) des marais salants incarnant à merveille la corsa alla maglia rosa. On a même vu dans les premiers frimas de la course, mon ami Zhupa tenter de se faire la belle, sans doute qu’il humait l’air de son Albanie natale qu’on pouvait presque apercevoir outre-adriatique.

 

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Devant les roues des coureurs surgissait le promontoire du Gargano, le massif montagneux qu’on appelle l’éperon de l’Italie. Il avance sa carcasse calcaire dans les eaux azur de l’Adriatique. Il est le cadre aride du roman de Laurent Gaudé : Le soleil des Scorta qui dépeint la rugosité de ce coin reculé des Pouilles au XIXème siècle. Le Gargano est aussi un lieu de pèlerinage pour les adorateurs de Padre Pio, dont mon grand-père fait partie. C’est à San Giovanni Rotondo que le Saint Homme vécu. On lui prête des guérisons miraculeuses, un dévouement franciscain auprès des pauvres et des stigmates sujettes à controverse. En 1937, c’est le très pieux Gino Bartali, partisan de la Démocratie Chrétienne, qui franchit en tête pour la première fois le Monte Sant’Angelo, il n’y a pas de hasard.

La dizaine de kilomètre à 6% redistribuait les cartes. L’expérimenté Leon Sanchez s’isola à l’avant suivi de près par Visconti et Conti entre autres, revenus de l’arrière.

 

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La descente était grandiose, bitume refait de frais, les vues sur la côte et la mer étaient aériennes. Sanchez, comprenant qu’il ne pouvait finir seul, se releva pour attendre un groupe où Valerio Conti endossait rapidement un maillot rose virtuel. On allait longer le littoral jusqu’à l’arrivée. Et quel littoral ! Les 80 derniers kilomètres n’étaient qu’une succession ininterrompue de saliscendi bien casse-pattes. Je ne sais pas si les coureurs arrivent à voir le paysage, surtout quand la course est intense comme hier, nerveuse, à l’image de Conti qui gesticule vertement quand le groupe tergiverse, trop effrayé de louper la giornata. Sans doute l’aperçoivent-ils de manière inconsciente, plongé dans un brouillard où se mêlent l’adrénaline de la compétition et le supplice de la douleur quand, au bout d’une descente, ils se trouvent confronté à un mur et que les cuisses se mettent à brûler intensément.

 

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Calé dans le canapé, moi, je me régale. Les pins d’Alep garnissent le promontoire. Les falaises blanches tombent à pic dans des eaux émeraudes. La mer, de ce côté-ci de l’Adriatique a une couleur vraiment spéciale, presque surnaturelle. Ivann qui patiente avant d’accéder à l’écran me dit que la mer a la couleur du ciel, et il n’a pas tort. On arriverait sur quelques plans à les confondre.

 

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Gargano

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Quelques enclaves dans la roche cachent des plages paradisiaques. On aperçoit les trabucchi, d’anciennes machines de pêches. Ce sont des plateformes suspendues au-dessus de la mer d’où les pêcheurs font descendre leurs filets.

 

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Comme des pierres précieuses sur cette couronne naturelle, les villages balnéaires ornent le littoral. Vieste, Peschici où est tracée l’arrivée, étincellent sous le soleil. Les maisons chaulées avec leurs toits plats perchées sur des falaises au-dessus de petits ports ou de plages à taille humaine, laissent deviner les ruelles étroites et les volées d’escaliers qu’ils renferment, comme des trésors secrets. Sans la maladie qui me cloue sur le canapé, je me verrais bien imaginer un voyage hors-saison dans ces Pouilles, joyau de l’Italie que je n’ai pas encore eu le temps de découvrir.

 

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Vieste

 

Dans ce stade extraordinaire, les acteurs du Giro, noyés de chaleur, nous ont offert un spectacle à la hauteur. Le terrain étant plus propices aux petits gabarits on retrouvait à l’avant des espagnols, des italiens, un français. Des nationalités plutôt effacées jusqu’à présent. Après un moment de flottement, un coup de poker menteur entre les échappées eux-mêmes et entre l’échappée et les Quick-Step, convoqués pour la défense du maillot rose de Jungels, on retrouvait à l’avant cinq hommes, deux espagnols, deux italiens, et un autrichien qui ne tarda pas à décrocher. Le duel entre Nibali et Quintana se livrait à travers leurs lieutenants respectifs, le sicilien Visconti et le basque Izagirre. Jamais leur avance ne dépassa les 4 mn, et une fois remis de ses émotions, Jungels chuta dans une descente, les coéquipiers du maillot rose se mirent à la planche, et tentèrent de faire tomber les fuyards dans leurs filets. Détricoté de son virtuel maillot rose, Valério Conti se livra entièrement à la victoire d’étape. Il était le plus actif dans ce groupe de quatre, mais tour à tour, Visconti, puis Sanchez suivi par Izagirre et à plusieurs reprises Conti osaient partir seul. En vain.

 

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Malgré un retour supersonique du peloton qui pensait pouvoir jouer la gagne, dans le match Italie-Espagne, la décision allait se prendre dans les rues tortueuses et raides de Peschici. Toute bonne dramaturgie a son héros malheureux. Dans le final de cette pièce haletante, c’est le valeureux Conti, en s’allongeant sur le bitume dans le dernier virage, qui endossa le rôle du maudit.

 

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Izagirre, le plus discret jusqu’ici, sauta sur l’aubaine, et résista au retour de Visconti dans les plus forts pourcentages (12%) de ce Mur de Huy écrasé de soleil.

 

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Peut-on dire que le score est ouvert : Quintana 1 – Nibali 0 ? Pas certain, puisque tous les favoris encore regroupés dans un peloton morcelé se sont neutralisés. Seul Landa (3ème en 2015) a tenté une manœuvre sur ces tobogans de la côte, vite remis à l’ordre. En lisant de plus près le classement de l’étape (6ème  Pinot, 7ème Nibali, 8ème Yates, 9ème Kruijswijk, 10ème Jungle, 11ème Thomas, 12ème Dumoulin etc…) on peut imaginer que les prétendants au triomphe final ont des fourmis dans les jambes, et que l’arrivée sur la rude montée du Blockhaus dans les montagnes des Abruzze nous donnera déjà quelques indications sur les hommes forts de ce mois de mai. Je laisserai le dernier mot à Pinot : c'était une étape très rapide, une première vraie étape.

 

 

 

Le résumé vidéo de la 8e étape du Giro

Le coureur de la Movistar, Gorka Izagirre, l'emporte en haut de la côte finale devant Giovanni Visconti et Luis Leon Sanchez au terme d'une étape très rapide et animée. L'Espagnol a profité de la chute de Valerio Conti dans le dernier kilomètre pour attaquer et créer une cassure suffisante pour lever les bras à Peschici.

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